La villa Empain, joyau Art déco, reprend vie dans une exposition merveilleusement loufoque


C’est un lieu emblématique de l’Art déco à Bruxelles. La villa Empain, somptueuse demeure des années 1930 à l’orée du bois de la Cambre, fut commandée par le baron Louis Empain à l’architecte Michel Polak. Successivement habitation privée, musée, lupanar (la légende dit que l’armée allemande l’aurait affectée à cet usage pendant la guerre), c’est ensuite au tour de l’ambassade d’URSS puis de la chaîne de télévision RTL de l’occuper.

Après une décennie d’abandon et de vandalisme, la fondation Boghossian l’acquiert en 2006, orchestrant une remarquable campagne de restauration. Et la métamorphose en centre d’art, aujourd’hui incontournable de la vie culturelle bruxelloise.

Installation d’Ulla von Brandenburg pour l’exposition « House of Dreamers » à la fondation Boghossian – Villa Empain, 2023.

Installation d’Ulla von Brandenburg pour l’exposition « House of Dreamers » à la fondation Boghossian – Villa Empain, 2023.

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Sur invitation de Louma Salamé, directrice générale de la fondation, la commissaire d’exposition Anne-Laure Lestage a pensé « House of Dreamers » comme un retour à la dimension domestique des lieux. Une fois passé l’imposant rideau d’Ulla von Brandenburg – décor que l’artiste allemande a récupéré à l’opéra de Varsovie – les visiteurs pénètrent dans une demeure fastueuse et étrange. À la manière d’un héros de conte, on s’oriente instinctivement vers les différentes pièces de l’exposition, nommées en référence à leurs usages initiaux : « salle de bal, salle à manger, bureau des rêveurs, salle de bien-être, chambre végétale »…

La maison retrouvée

« Parmi les recherches qui ont nourri ce projet, il y a les maisons d’artistes. Notamment celle de Giacomo Balla à Rome, qui recouvre les murs du sol au plafond, crée son propre mobilier. Il y a quelque chose de très sensoriel et organique, qui dépasse la volonté d’un courant artistique. Cette liberté-là, je voulais la rejouer dans l’exposition », confie la jeune commissaire française. L’impression d’être chez quelqu’un qui se serait absenté est perceptible devant le banquet de Sébastien Gouju. D’étonnants restes d’aliments en céramique et des bouquets de fleurs en verre soufflé semblent tout juste avoir été délaissés après une soirée chic et bien arrosée. Qu’en est-il des bouteilles de vin vides sur le mini-bar de l’artiste belge Koenraad Dedobbeleer ?

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Fresques d’Anastasia Bay et sculptures de Sebastien Gouju dans l’exposition « House of Dreamers ».

Fresques d’Anastasia Bay et sculptures de Sebastien Gouju dans l’exposition « House of Dreamers ».

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L’exposition se joue de nos croyances. Des œuvres d’art moderne (Man Ray, Daniel Spoerri, Huguette Caland…) et contemporain côtoient avec fluidité des interventions in situ, à l’image des fresques orgiaques d’Anastasia Bay, et du mobilier, comme les canapés recouverts de tissus « leopara » du décorateur Pierre Marie.

Ce que « House of Dreamers » recèle de joyeux, d’haptique et de loufoque ne saurait faire oublier la dimension politique de ses messages.

Peut-on toucher ? Peut-on s’asseoir ? Peut-on jouer ? L’ambigu traverse toute l’exposition. « Il y a des objets qui font partie de notre quotidien, ils sont fonctionnels, mais procèdent aussi d’une histoire imaginée par l’artiste. Avec cette exposition, j’aimerais soulever la question du statut de l’œuvre. Relève-t-elle de l’art contemporain ou des arts décoratifs ? A-t-on vraiment envie d’avoir la réponse où n’est-ce pas une question qu’on veut laisser en suspens ? », interroge Anne-Laure Lestage, qui au-delà de l’ambiguïté des œuvres données à voir, travaille à la démolition du white cube, la manière hégémonique qu’ont les musées et galeries d’accrocher les œuvres sur des murs blancs fermés au monde.

Ici, le contexte de la maison préside aux œuvres. La salle de bain de la villa, avec son décor de mosaïques bleu et vert, est renommée « salle de bien-être ». Elle accueille une vidéo délirante de l’artiste américaine Shana Moulton dans un écrin d’objets pastel et translucides dédiés à l’intime et au soin : sex-toys, théière, médicaments. Whispering Pines 10 (2020) explore avec humour notre quête éperdue de bien-être, les injonctions à prendre soin de soi, de son apparence à sa vie intérieure.

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Un invitation à rêver et à inviter des artistes engagés

Disséminées comme des indices de domesticité, certaines œuvres semblent juste posées là, oubliées, à l’instar des objets qui peuplent nos intérieurs. On pense aux sachets de thé usagés séchant sur un radiateur de l’artiste Laure Prouvost (issus de l’installation vidéo Wantee, qui lui a valu le Turner Prize en 2013), ou encore son nid d’hirondelle Swallow swallow nid (north corner) (2021), coincé là-haut entre deux murs de la « chambre animale ».

Feminist puppy

Feminist puppy, bibliothèque et installation de Zora Mann et Nigin Beck pour l’exposition « House of Dreamers ».

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Ce que « House of Dreamers » recèle de joyeux, d’haptique et de loufoque ne saurait faire oublier la dimension politique de ses messages. « Le bureau des rêveurs » s’apparente à une chambre d’enfant, mais ce sont les combats féministes que l’artiste argentin·e Ad Minoliti célèbre avec ses ornements de plafond colorés et sa bibliothèque Feminist Puppy. Quand le bureau ludique de Zora Mann, débordant sur le mur de la pièce, invite à consulter Une chambre à soi de Virginia Woolf.

installation de Zora Mann et Nigin Beck pour l’exposition « House of Dreamers ».

installation de Zora Mann et Nigin Beck pour l’exposition « House of Dreamers ».

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« Les chambres végétales et animales » sont aussi là pour nous rappeler les liens immuables que nous entretenons avec la nature, comment nous cohabitons avec celle-ci même lorsque nous sommes à l’intérieur. Et nous appellent à repenser notre place au cœur du vivant. « Il y a la volonté de renouer avec une dimension plus sensorielle et sensible, s’adresser aussi aux enfants, conclut la commissaire, […] mais c’est une exposition qui ne se veut pas naïve face au contexte qui est le nôtre et les mutations que l’on traverse, la crise climatique, les guerres, la montée de l’extrême droite… On tente ici de renouer avec une forme de poésie, et réfléchir à comment habiter le monde en rêveur. » Pari réussi.

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Du 15 juin 2023 au 1 octobre 2023

www.villaempain.com



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