Pourquoi les sourires sont-ils si rares dans l’histoire de l’art ? Qu’est-ce-que le nombre d’or ? Le syndrome de Stendhal existe-t-il vraiment ? Les artistes ont-ils un don ? Dans cette série, à retrouver ici en intégralité, notre journaliste Malika Bauwens répond de manière aussi précise que concise à ces questions pas si bêtes que vous vous posez sur l’art.
L’anecdote est authentique. En rentrant chez lui un soir de 1912, Vassily Kandinsky (1866–1944) tombe sur une toile appuyée contre le mur, sur le côté. Il ne reconnaît ni scène, ni personnage, ni paysage, mais seulement des couleurs et des formes qui semblent vibrer. Dans Regards sur le passé et autres textes, 1912–1922 (éd. Hermann), le peintre s’enthousiasme pour « un tableau d’une beauté indescriptible, imprégné d’une grande ardeur intérieure ».
Mais en s’approchant, Kandinsky comprend qu’il s’agit d’une de ses propres toiles, simplement posée de travers… Remise à l’endroit, la magie retombe aussitôt, car l’artiste reconnaît de nouveau « constamment les objets ». Cette reconnaissance, poursuit-il, « nuit » à ses tableaux. L’accident va accoucher d’une révolution picturale. Enfin, presque !
Une intuition déjà théorisée
Il va de l’histoire de l’art comme de Rome : rien ne se fait en un jour. Dès les années 1900, le travail de Kandinsky s’éloigne peu à peu de la représentation. En 1911, il théorise cette peinture nouvelle dans Du spirituel dans l’art, prônant l’idée que la couleur agit directement sur l’âme, indépendamment de tout sujet reconnaissable. « Est beau ce qui procède d’une nécessité intérieure de l’âme », y consigne-t-il. La même année, il exécute Composition V, tandis que sa rencontre avec la musique d’Arnold Schönberg nourrit sa réflexion sur une peinture affranchie du motif.
Des précurseurs 30 ans auparavant

Paul Bilhaud, Combat de nègres pendant la nuit, 1882
Huile sur toile • CC0 Wikipédia
Kandinsky n’est pas le seul artiste à opérer un tel virage et l’abstraction n’a pas d’inventeur unique. Sans parler du cycle des « Nymphéas » de Claude Monet, entamé en 1895, où la composition commence à se libérer, les Arts incohérents dynamitent les conventions par la dérision. En 1882, le poète Paul Bilhaud expose Combat de nègres pendant la nuit, une toile entièrement noire. En 2021, alors qu’elle désormais classée trésor national, des spécialistes qualifient la toile de « premier véritable monochrome de l’histoire de l’art », 33 ans avant le Carré noir de Malevitch de 1915.
Hilma af Klint, une pionnière longtemps invisible
Au-delà de cette parodie de Paul Bilhaud, des expositions ont mis en lumière le travail d’Hilma af Klint (1862–1944) – comme notamment celle récente au Grand Palais. Dès 1906, et donc plusieurs années avant Kandinsky, cette Suédoise peint de gigantesques compositions abstraites, peuplées de spirales et de formes organiques. Nourrie de théosophie et de spiritisme, Hilma af Klint cherche à représenter ce qui échappe au regard, à l’image de ses « Peintures du Temple » (1906–1915), cycle de 193 œuvres, cachées jalousement jusqu’à sa mort.

Hilma af Klint, The Ten Largest, No. 3, Youth, 1907
Tempera sur papier monté sur toile • Coll. Moderna Museet, Stockholm • Courtesy Stiftelsen Hilma af Klints Verk / Photo Albin Dahlström/ Moderna Museet
D’autres noms jalonnent cette histoire collective de l’abstraction, du Tchèque František Kupka, dont l’Amorpha, fugue à deux couleurs date aussi de 1912, ou encore de Sonia et Robert Delaunay et leur abstraction colorée, appelée orphisme. Cette histoire de tableau retourné vu par Kandinsky n’est donc pas un instant où tout aurait basculé : l’anecdote couronne, a posteriori, ce que ses toiles avaient déjà commencé à faire depuis plusieurs années.
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