Entrepreneur, consultant et figure historique de la communauté Bitcoin italienne, Giacomo Zucco a cofondé de plusieurs initiatives liées à Bitcoin et préside aujourd’hui Plan ₿ Network, un projet consacré à l’éducation et à la formation. Lors du premier jour la conférence Lugano Plan ₿ 2026, il est revenu, non sans humour, sur les conflits qui agitent actuellement les développeurs et les utilisateurs de Bitcoin.

Avec son titre volontairement provocateur, « Bitcoin Core va-t-il tuer Bitcoin ? », Giacomo Zucco reconnaît avoir cherché à attirer l’attention. Il rappelle avec humour la loi de Betteridge, selon laquelle la réponse à un titre formulé comme une question est généralement « non ». C’est aussi sa réponse. Mais cette entrée en matière lui permet surtout d’aborder une question essentielle : comment Bitcoin peut-il évoluer sans autorité centrale, alors que développeurs et utilisateurs s’opposent parfois violemment sur les orientations à prendre ?
Bitcoin Core n’est pas Bitcoin
Bitcoin est un protocole, un ensemble de règles « cristallisé » dans un logiciel. Celui publié par Satoshi Nakamoto en 2009, qui contenait à l’origine un jeu de poker et un embryon de marché décentralisé, a ensuite été placé sur GitHub et rebaptisé plus tard Bitcoin Core. Ce logiciel libre est entretenu par des centaines de bénévoles depuis de nombreuses années, et par quelques développeurs à plein temps financés par des entreprises. Longtemps, seul Blockstream en rémunérait quelques-uns ; aujourd’hui, plusieurs plateformes d’échange en financent au moins un et Chaincode Labs rémunère à plein temps quatre des cinq principaux mainteneurs. Brink, de son côté, organise la rencontre annuelle des développeurs de Core.
Pourtant la légitimité de Bitcoin core est souvent remise à question. Luke Dashjr, développeur historique, créateur et promoteur de l’implémentation alternative Bitcoin Knots, affirme que Bitcoin est au bord de la mort, à cause de Bitcoin Core. Adam Back, cofondateur et PDG de Blockstream, soutient l’inverse : si les développeurs de Core partaient, Bitcoin devrait presque repartir de zéro, avec des difficultés énormes. Les deux camps annoncent donc la fin de Bitcoin, pour des raisons opposées.
Comprendre le désaccord : les niveaux de coordination
Pour saisir l’enjeu, Zucco renvoie à une présentation de Daniela Brozzoni, qui distingue plusieurs niveaux de modification de Bitcoin, de plus en plus coûteux en coordination. Au plus bas, l’interface locale : changer la couleur de fond de Bitcoin-Qt n’affecte personne d’autre. Vient ensuite l’intégration des portefeuilles, puis la mempool, cette « salle d’attente » où chaque nœud conserve les transactions non confirmées. Plus haut, le réseau pair-à-pair exige de parler le même langage pour éviter, par exemple, des attaques par déni de service. Tout en haut se trouve le consensus, où l’on peut changer ce que l’on veut, mais au prix de sortir du réseau Bitcoin, par des soft forks, qui durcissent les règles, ou des hard forks, qui les élargissent.
D’ordinaire, les crises éclatent au sommet de cette échelle, au niveau du consensus. Cette fois, la querelle se joue plus bas, sur la mempool, où le principe admis jusque-là était que chaque nœud applique la politique de son choix. Le changement de politique de Core est contesté parce qu’il pourrait faciliter l’inscription de fichiers arbitraires dans la blockchain, encombrants et potentiellement illégaux.
Une histoire de « morts » annoncées
Pour relativiser cette crise, Zucco déroule les précédents. Tout commence en avril 2013, avec une discussion GitHub sur le site de la Bitcoin Foundation, où l’on proposait Jon Matonis, libertarien très actif contre l’impôt, comme contact presse. Luke Dashjr s’y oppose, Gregory Maxwell s’inquiète, Jeff Garzik juge Matonis trop favorable à des comportements illégaux comme l’évasion fiscale. Matonis est finalement ajouté, puis retiré : dans les deux cas, on avait annoncé que cela tuerait Bitcoin.
Peu après, en mars 2014, viennent les OP_RETURN Wars. Vitalik Buterin, alors jeune journaliste engagé selon Zucco par Jimmy Song pour développer un schéma reposant sur ce champ de données, réclame un champ de données arbitraires plus large. Luke Dashjr, Gregory Maxwell et Jeff Garzik refusent, ce qui contribue à la naissance d’Ethereum quelques mois plus tard. Là encore, Bitcoin était censé mourir de toute façon : en refusant, il perdait des développeurs ; en acceptant, il ouvrait la porte à des usages douteux.
Les Blocksize Wars laissent ensuite des traces profondes : amitiés brisées, collaborations rompues, entreprises scindées, voire en faillite. Les alliances se recomposent, Garzik et Back ayant notamment défendu des blocs plus gros. Puis vient l’activation de Taproot : tout le monde est d’accord sur le fond, mais pas sur la manière de l’activer. Luke Dashjr et Gregory Maxwell se séparent pour la première fois. Le compromis « Speedy Trial », un bricolage de dernière minute selon Zucco pour réconcilier tout le monde, annonçait pour certains la mort de Bitcoin.
D’autres querelles suivent. Autour de CTV, Jeremy Rubin se brouille avec tout le monde et l’OP code n’est pas activé. Le Full RBF donne lieu à un drame surtout entre Peter Todd et John Carvalho, remporté par Todd, dont la thèse était que la mempool doit être aussi permissive que possible. Zucco cite encore la guerre entre Bitcoin et shitcoins. Il évoque aussi les guerres du CoinJoin, qui opposaient Samourai, Wasabi et JoinMarket, ainsi que les rivalités féroces entre fabricants de portefeuilles matériels.
Quatre leçons
La première leçon est de ne pas parier contre Bitcoin. Des sites comme bitcoindeaths.com recensent ses « nécrologies » dans la presse, dont le nombre suit curieusement le prix. Mais ne pas parier contre, ne dispense pas de se battre pour améliorer et défendre Bitcoin.
La deuxième est que l’on n’a pas encore compris Bitcoin. Chaque dispute révèle des notions ignorées, comme la différence entre consensus et mempool, ou le double rôle de la mempool : influencer les mineurs, mais aussi protéger les nœuds contre certaines attaques. Quand un camp veut abattre l’autre, ses arguments deviennent une formation gratuite.
La troisième est qu’il n’y a ni héros ni oracle. Zucco raconte qu’à ses débuts, on lui présentait certains développeurs comme « les bons » et les autres comme incompétents. Mais les « bons » changent de camp : Luke Dashjr et Gregory Maxwell, ou Luke Dashjr et Peter Todd, ont été alliés avant de s’opposer, se traitant de « bad actor ». Il faut faire ses propres recherches, car les repères extérieurs ne sont pas fiables dans un environnement aussi complexe, conflictuel et riche en incitations.
La quatrième est de garder ses amis. Zucco est ami avec Luke Dashjr comme avec Peter Todd, deux hommes qui s’affrontent.
En définitive, le danger n’est pas dans ces affrontements, mais dans la tentation de traiter certains développeurs en oracles ou de confondre la survie de Bitcoin avec celle d’une implémentation particulière.
Source : Giacomo Zucco, « Core ucciderà Bitcoin? », conférence en italien, Lugano Plan ₿ 2026.
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