De la collection Lambert au CAPC, quand le musée accueille une école


D’ordinaire, une école, ce sont des classes, une cantine, une cour de récréation. Mais pour une poignée d’élèves de CM1-CM2 à Avignon, c’est un musée. Pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de la collection Lambert, l’une des institutions les plus reconnues de France en matière d’art contemporain. Récompensée il y a quelques mois par le prix de l’Audace artistique et culturelle, décerné par la fondation Culture & Diversité avec les ministères de l’Éducation, de la Culture et de l’Agriculture, la micro-école Inspire y a été créée en 2019 pour accueillir des élèves en décrochage scolaire et leur redonner envie d’apprendre.

Dans le discours que les élèves ont écrit pour la remise du prix, ceux-ci parlent d’une « école où les adultes cherchent avec nous au lieu de décider à notre place », « où on rencontre plein de gens différents et où personne ne nous dit qu’on est ‘nul’ », où l’on « regarde les œuvres et on pose des questions ». Déplacer une classe au sein d’un musée, c’est donc y déplacer aussi ses missions, sa pédagogie, son atmosphère, son autorité. C’est du moins ce que nous raconte Tiphanie Romain, responsable des publics à la collection Lambert depuis une vingtaine d’années, qui a suivi le projet depuis le début.

Redonner confiance à des élèves en décrochage grâce à l’art

« Cette immersion dans la collection est importante pour faire connaître aux élèves un nouvel écosystème dans lequel ils n’ont pas d’étiquette. » Sélectionnés par l’Éducation nationale, les élèves choisis pour intégrer cette école à nulle autre pareille ont pour point commun d’avoir une histoire compliquée avec l’école. Certains sont turbulents, d’autres taiseux, habitués à se faire tout petits au fond de la classe. Entrer à la micro-école de la Collection Lambert leur permet de « recommencer leur histoire », nous dit Tiphanie Romain, et de faire table rase.

Dans la classe de la micro-école Inspire de la collection Lambert à Avignon

Dans la classe de la micro-école Inspire de la collection Lambert à Avignon

Concrètement, chaque matin, les élèves se rendent à l’école Mistral, à quelques minutes à pied du musée avignonnais. « Souvent, ce sont des enfants qui vivent extra-muros, dans les quartiers prioritaires de la ville. Le projet ramène la famille dans le centre-ville où elle n’allait parfois plus du tout. » L’enseignante, Tiphaine Colléter, va les chercher, les accompagne sur le trajet jusqu’au musée, où ils retrouvent leur salle de classe, aménagée dans une ancienne salle d’exposition.

La journée débute par « la météo du jour », un moment qui permet à chacun de mettre des mots sur son « état émotionnel », nous indique la responsable des publics. Puis, la matinée est consacrée aux matières classiques (français, mathématiques, histoire…), et l’après-midi, « on met en pratique, soit devant les œuvres, soit avec des interventions d’artistes ». Pour ce faire, la collection Lambert a mis en place un réseau de partenariats avec des institutions culturelles du territoire. Pour tout le reste, la cantine, le sport et les temps périscolaires, les enfants reviennent à l’école Mistral.

La micro-école « Inspire » est quotidiennement en contact avec l’art

La micro-école « Inspire » est quotidiennement en contact avec l’art

« Les enfants sont chez eux au musée ! »

Tiphanie Romain

Mais ils sont donc quotidiennement en contact avec l’art, via les collections et les expositions du musée, via des plasticiens, danseurs, comédiens qui viennent à leur rencontre. Le jeune Charlie Aubry est un habitué des lieux, il a monté une radio avec les enfants et envisage de les faire venir au Japon, où il est actuellement en résidence. Même les chaises et les pupitres ont été réalisés par une artiste, Fabienne Guilbert Burgoa – qui d’ailleurs « a depuis transformé sa pratique pour aller vers le design social, après avoir développé chez nous une attention au corps fragilisé », se réjouit Tiphanie Romain, appréciant que l’expérience de la micro-école influence même les artistes invités.

Rapidement, les élèves sont invités à circuler librement dans le bâtiment, ils peuvent traverser les bureaux pour aller y prendre du matériel. « Les enfants sont chez eux au musée ! » Ils peuvent aussi discuter avec les employés, des médiateurs jusqu’aux vigiles. « Ils apprennent que créer un projet artistique, c’est aussi faire intervenir des agents de nettoyage, une équipe de régie… Et que tout fonctionne grâce à cette coopération. »

Les enfants ont également plusieurs référents, il y a l’enseignant, le directeur de la collection Lambert, l’équipe des publics… « Cette horizontalité change le rapport à l’autorité », analyse Tiphanie Romain, et leur permet de repenser leur relation aux règles, au cadre scolaire.

Il faut préciser aussi qu’ils ne sont qu’une douzaine d’élèves, ce qui permet aux équipes de « faire du sur-mesure », de donner « à chaque personnalité sa réponse ». Tous les mardis, les enfants reçoivent une autre classe de l’école Mistral pour leur parler d’une œuvre. « Ce sont eux qui deviennent les passeurs, eux qui vont transmettre. » Ce rendez-vous leur permet de restaurer leur fierté, leur confiance en eux-mêmes.

Dans la classe de la micro-école Inspire, même les chaises et les pupitres ont été réalisés par une artiste, Fabienne Guilbert Burgo

Dans la classe de la micro-école Inspire, même les chaises et les pupitres ont été réalisés par une artiste, Fabienne Guilbert Burgo

Riche d’une belle réussite – 98 % des élèves ont retrouvé le chemin de l’école après leur passage entre ces murs –, ce projet magnifique existe depuis sept ans. Il a été « inventé au quotidien », a demandé des recherches, des tâtonnements, et commence tout juste à être documenté. Une doctorante en sciences de l’information et de la communication, Laure-Hélène Swinnen, vient d’y consacrer un ouvrage. Pauline Abascal et Laurent Sarazin ont passé plusieurs années sur place pour réaliser un documentaire. Le 15 septembre, une journée professionnelle « Art & Éducation » sera organisée autour du projet de l’école. Depuis plusieurs années déjà l’équipe reçoit d’autres institutions curieuses de ce projet pilote, comme le Mucem, le centre d’art GwinZegal ou le CAPC.

Une école de théâtre au cœur d’une exposition

Ce dernier s’apprête d’ailleurs à inaugurer, dans quelques semaines, un projet tout à fait inédit d’école-exposition. Durant deux mois, de novembre à janvier, les quatorze étudiants de l’École du théâtre national Bordeaux en Aquitaine vont élire domicile au sein d’une installation de Thomas Hirschhorn, dans la nef du CAPC.

« Il s’agit de dédramatiser ce moment de la représentation. Il n’est pas plus important de prendre un cours le matin que de jouer le soir, tout cela fait partie de la même pratique. »

Fanny de Chaillé

Tous leurs cours auront lieu là, en public, plutôt que d’être « donnés derrière des portes fermées », sourit la directrice du centre d’art bordelais, Sandra Patron : les étudiants répéteront des textes de Shakespeare, apprendront à chanter, s’exerceront dans l’œuvre à échelle architecturale de Thomas Hirschhorn, chaque jour de la semaine, y compris le dimanche. À chaque fin de journée, ils interpréteront une création de Fanny de Chaillé, directrice de l’école, autour de manifestes artistiques. Au téléphone, cette dernière précise : « Il s’agit de dédramatiser ce moment de la représentation. Il n’est pas plus important de prendre un cours le matin que de jouer le soir, tout cela fait partie de la même pratique. »

Atelier « Le Choeur » avec la promotion 7 (2025-2028) de l’École du tnba

Atelier « Le Choeur » avec la promotion 7 (2025–2028) de l’École du tnba

i

Délocalisée dans l’enceinte du CAPC, l’école l’est aussi (et surtout) dans l’œuvre plastique de Thomas Hirschhorn, laquelle prendra la forme d’une vaste ruine. « Quand j’étudiais les candidatures pour cette promotion, se souvient Fanny de Chaillé, j’ai remarqué que tous les étudiants disaient qu’ils arrivaient après la bataille, comme dans les ruines de quelque chose. Quoi qu’il en soit, nous allons continuer à faire de l’art. Car depuis la nuit des temps, on a toujours dit ça, on s’est toujours construit à partir d’un passé. »

Ici, poursuit Sandra Patron, « à la différence de la collection Lambert, il est question de faire école comme une forme qui parle », une forme vivante, en mouvement, qui renaît chaque jour. D’ailleurs, ajoute-t-elle, les visiteurs qui prendront leur billet pour l’école-exposition pourront revenir librement tous les jours, jusqu’à la fin, vivre avec les étudiants, s’installer auprès d’eux, s’asseoir, emprunter un livre.

« On vient pour vivre une expérience sans savoir ce qu’on va voir, et on peut venir autant qu’on veut, comme dans un espace public. » Il y aura de nombreux invités, critiques, artistes et historiens, qui viendront échanger en public avec les élèves. Toutes les cartes seront redistribuées, ajoute-t-elle, et les rôles bouleversés jusque dans l’organigramme classique du musée, avec ses médiateurs et ses surveillants, dont les missions seront repensées.

Décloisonner l’apprentissage et rendre la culture accessible

Séance d’entraînement au Centre Pompidou Metz avec le Maître Shifu, promotion 2024

Séance d’entraînement au Centre Pompidou Metz avec le Maître Shifu, promotion 2024

Plus au nord, une autre institution s’inscrit dans cette réflexion sur la place de l’école au musée. Inaugurée il y a deux ans, l’école « sans toit ni mur » du Centre Pompidou-Metz s’est inspirée de la pensée du chorégraphe Boris Charmatz autour du décloisonnement de l’apprentissage (Je suis une école, éd. Les Prairies ordinaires, 2009). Elle a débuté avec une année guidée par l’artiste Maurizio Cattelan, avant de confier à Annette Messager puis, pour cette nouvelle année 2026–2027, Shigeru Ban, la mission de bouleverser le quotidien d’élèves de 3e des environs. Ici, ce sont eux qui doivent postuler pour être sélectionnés, à la suite de quoi ils reviendront au musée un mercredi par mois pour rencontrer toutes sortes d’artistes et d’intervenants choisis par l’artiste-recteur.

Une annexe est en cours de conception par les architectes du musée (Shigeru Ban et Jean de Gastines) pour accueillir bientôt cette école, dont la volonté affichée est aussi de donner envie à un « public de plus en plus jeune » d’oser pousser les portes du Centre Pompidou-Metz, nous expliquait lors de son ouverture sa directrice, Chiara Parisi. De fait, les scolaires retiennent depuis longtemps l’attention des musées pour une raison très simple : après être venus avec leurs camarades, après s’être familiarisés avec les lieux, ils reviennent plus facilement avec leurs parents, leurs amis. Comme l’explique très bien Tiphanie Romain, ils changent l’atmosphère du musée, leurs rires et leurs bavardages en désacralisent le sérieux. En deux mots, ils le rendent plus accessible, moins intimidant. Le musée devient un espace commun où faire société, non plus un lieu d’élitisme et de ségrégation.





Source link

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


7 + 3 =