Le Château d’Aubenas attendait Marion Fayolle (née en 1988) depuis longtemps. Perché dans les nuages, en surplomb de la rivière Ardèche, le monument historique qui abrite depuis 2024 un centre d’art contemporain semble tout droit sorti d’un film de Miyazaki.
Ici, on est coincé quelque part entre rêve et réalité, dans un demi-sommeil. Autrement dit, le lieu idéal pour exposer le travail de la dessinatrice et autrice, où se percutent le réel et son double. N’est-elle d’ailleurs pas fille de ce pays ardéchois, qui compose le décor de son roman Du même bois (2024) ?
Une œuvre protéiforme

Extrait et illustrations du livre « Les Amours suspendues » de Marion Fayolle, 2017
Éditions magnani • © Blandine Soulage
Sous la plume de Marion Fayolle, « décor » devient vite « des corps ». Ce glissement sémantique, qui donne à l’exposition son titre, résume bien sa création protéiforme, où textes et dessins se répondent : bandes dessinées, romans, livres illustrés, poésie… Les commissaires d’expositions Mathilde Compagnon et Clémentine Planche ont conçu un accrochage qui donne à voir l’entièreté de l’œuvre de l’artiste, aussi bien plastique que littéraire, dans toute sa porosité, sa drôlerie et son infinie poésie.
Une femme ouvre un homme comme elle ouvrirait une porte et tombe sur un paysage. On pense à la phrase d’Agnès Varda : « Si on ouvrait des gens, on trouverait des paysages ». Mais celle de Marion Fayolle inscrite juste à côté est tout aussi parlante : « Il rentrait du dehors plein d’éclats de nature. Le paysage lui avait postillonné dessus. » Plus loin, le corps d’une femme est devenu lierre et enserre un homme de ses bras-plantes. Dans l’univers de l’artiste, les corps s’entremêlent et se fondent dans leur environnement. Des autos-tamponneuses en forme de visages s’embrassent tandis que les humains qui les conduisent se toisent. Des hommes et des femmes perdent (littéralement) leur tête. Par amour ou désamour. Les deux à la fois.
« Faire cohabiter des émotions contradictoires »
« Le dessin me permet de faire cohabiter des émotions contradictoires. Il permet de me réunifier », explique Marion Fayolle. Son espace mental a parfois des allures de ring de boxe. Elle se sent régulièrement tiraillée par deux idées opposées. Intuitif, presque automatique, le dessin est alors un moyen de « rassembler les différentes vues du réel » sur une feuille blanche. À travers ses mises en scènes surréalistes, la dessinatrice reprend le contrôle sur sa réalité morcelée. « C’est comme si je pensais sur deux espaces en même temps : le monde concret et le monde transparent, poétique. »

Vue de l’exposition « Marion Fayolle. Des corps », 2026–2027
Elle ne sort jamais sans ses carnets, qu’elle choisit en fonction de la taille de son sac du moment. Certains sont exposés dès le début de l’accrochage, dévoilant ainsi les coulisses de son travail. « Pour survivre, j’ouvre mon calque poétique. Ça me permet de vivre le moment en étant ailleurs », dévoile-t-elle avec une honnêteté désarmante, à l’image de ses dessins. Marion Fayolle raconte si bien ses failles, qu’on y voit aussi les nôtres.
Des dessins sous une jupe ou dans une cabane
Ludique, l’exposition nous fait petit à petit entrer dans la peau de ses personnages. À l’intérieur d’une installation suspendue au plafond, des dessins érotiques assez explicites sont savamment accrochés à l’abri des regards indiscrets. De l’extérieur, on ne voit pas la tête des visiteurs qui s’y trouvent. Seulement des jambes sous une jupe en velours rouge. La mise en abyme est savoureuse ! Les enfants eux aussi ont droit à leur terrain de jeu : un paravent où l’on peut glisser une tête et même visionner des dessins animés réalisés à l’occasion de l’exposition « Tenir tête » au Centre Pompidou en 2024.

Livres « Petit fruit », « Les aimants », « Les coquins » et « Postillons » de Marion Fayolle
Éditions Gallimard. Le Tripode. magnani • © Blandine Soulage
Les dessins de Marion Fayolle n’en finissent pas d’infiltrer sa réalité (et la nôtre au passage). Ils vont même jusqu’à se déposer sur des vêtements devenus caméléons : une blouse-paysage, des draps reproduisant un sol tapissé de pierres. Ceux-là ont servi de décor à une lecture théâtrale que l’artiste avait faite à la Maison de la Poésie à Paris, en 2024, à l’occasion de la sortie de son premier roman, Du même bois. À l’approche de la fin du parcours, on aimerait bien se réfugier dans cette cabane recouverte de dessins, et plonger de nouveau dans un de ses livres : Petit fruit, Les Aimants ou Les Amours suspendues ? Comme elle, on voudrait bien « prendre place à l’endroit de l’oxymore ».
Marion Fayolle. Des corps
Du 17 octobre 2026 au 7 mars 2027
Le Château – Centre d’Art Contemporain et du Patrimoine d’Aubenas • Place de l’Hôtel de ville • 07200 Aubenas
www.lechateauaubenas.com
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