À la galerie Mennour, les tendres images des marges de Zoé Bernardi


Depuis toujours, Zoé Bernardi (née en 2000) regarde le monde depuis son centre. Elle a grandi dans le 5e arrondissement de Paris, a fait son collège et son lycée à Henri-IV au cœur du saint des saints de l’excellence à la Française, a fait ses études supérieures aux Beaux-Arts de Paris. Pourtant aujourd’hui, elle revendique fièrement son ascendance punk, photographie les corps que la société refuse de voir, filme le quotidien de ses parents et de sa grand-mère à l’étroit dans un logement social, questionne les idéaux de beauté imposés aux femmes par l’industrie cinématographique.

En somme, Zoé Bernadi s’insurge, mais en douceur, elle dont la voix sereine et l’attitude posée nous ouvrent un jour de juillet les portes d’un petit atelier à Aubervilliers, dans le bâtiment de Poush.

Car si elle évolue depuis l’enfance parmi les élites, les bourgeois et les privilégiés, Zoé Bernardi n’a jamais véritablement fait partie de leur monde. Dans le 5e, elle vivait avec ses parents « dans une boîte à chaussures », nous dit-elle dans un sourire, un tout petit appartement d’une seule chambre dégotté par une connaissance de son père, dessinateur rebelle pour des parutions satiriques (Hara-Kiri, Métal hurlant), qui dépensait avec empressement le moindre sou. L’emplacement, à deux pas du Panthéon, lui permet toutefois d’entrer à Henri-IV : « Je faisais partie de leur quota de boursiers ! ».

Du goût des mots aux arts plastiques

Parmi les enfants de bourgeois du quartier (l’un des plus cossus de la capitale), elle est à part, mais l’environnement est stimulant. « J’ai tout de suite compris que j’étais très sensible, se souvient-elle. Je savais que je voulais être au contact des gens, en devenant psychologue, journaliste ou clown. » Elle s’intéresse à l’écriture, se plonge dans la poésie. Dans le même temps, elle aiguise ses armes pour se faire une place dans le monde qu’elle côtoie, et celles-ci sont du côté des mots, de l’aisance oratoire. « J’ai appris leurs outils discursifs, et ce sont des outils qui me servent encore aujourd’hui pour me défendre. »

Zoé Bernardi et ses lectures dans son atelier

Zoé Bernardi et ses lectures dans son atelier

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photo : Édouard Monfrais Albertini

Parler bien, rentrer dans le moule, ou du moins faire semblant, lui permet de se faufiler dans ce club où l’on repère de loin la moindre faute de goût. Mais sous sa carapace, Zoé Bernardi fait pleinement l’expérience de la « violence de classe », affirme-t-elle ; jusqu’à la rencontre avec un professeur qui change sa vie, lui fait prendre conscience que sa « sensibilité peut être une puissance » et lui fait opérer un virage à 180 degrés vers les arts plastiques.

« J’étais partie pour faire hypokhâgne-khâgne », soupire-t-elle, songeant semble-t-il aux années de torture qu’elle s’est évitée en renonçant à cet apprentissage difficile et volontiers cruel. À la place, elle s’inscrit à la Via Ferrata, la classe préparatoire des Beaux-Arts, laquelle reçoit chaque année « 50 élèves issus de la diversité sociale, géographique et culturelle », comme l’indique le site de l’école. Là, enfin, elle respire. Elle est entourée de « gens passionnés » avec lesquels elle n’a plus besoin de faire semblant.

Une famille pas comme les autres

En parallèle, sa vie familiale prend beaucoup de place dans son existence. Depuis quelques années, ses parents et elle ont troqué la « boîte à chaussures » contre un logement social, mais la proximité est restée peu ou prou la même, puisque le foyer accueille désormais le beau-père de Zoé – sous le même toit que son père – et bientôt sa facétieuse grand-mère, diminuée par un accident cérébral. La « proximité » dans laquelle vit cette « tribu » donne lieu, confie la jeune femme, à une « relation d’amour vorace qui sort de l’ordinaire », mais ô combien nourricière.

Zoé Bernardi montrant une de ses œuvres dans son atelier

Zoé Bernardi montrant une de ses œuvres dans son atelier

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photo : Édouard Monfrais Albertini

« Être marginal augure beaucoup de sacrifices et de douleurs. »

Ils fument, boivent, volent, « sont un peu magiciens », sourit encore l’artiste, qui cite le film Affreux, sales et méchants (1976). Des personnages, « des coquins », qui cultivent « un truc un peu immoral, hyper fondamental de mon héritage ». Lycéenne, Zoé Bernardi ne les rejette pas, elle admire même leur façon « de ne pas jouer le jeu », mais tente de tracer son propre chemin. « Être marginal augure beaucoup de sacrifices et de douleurs », précise-t-elle, « et c’est pourquoi, plus jeune, je me suis jetée à corps perdu dans le système ».

Zoé Bernardi, Une femme après l’autre 6

Zoé Bernardi, Une femme après l’autre 6, 2026

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Impression sur toile • 80 × 80 cm • photo : Archives Mennour

Prise aux Beaux-Arts, elle commence par signer des portraits photographiques de personnes « queer, trans, handicapées, vieilles, des corps non-normés ». Puis, le choc du confinement la pousse à se tourner vers sa propre famille. Au-delà du simple enfermement, le Covid la propulse dans une profonde angoisse de la mort : la jeune artiste a, tout simplement, peur pour les siens. Alors, elle conjure le sort, dégaine son appareil photo et sa caméra, et filme le quotidien de sa mère, de son beau-père, de sa grand-mère et de son père.

L’obsession de voir

Clément Cogitore, chef de son atelier, la guide dans sa tâche, difficile puisque Zoé Bernardi travaille avec la matière la plus intime qui soit. « Il m’a encouragée, j’avais peur que mon regard ne soit pas juste. Au fil de mes cinq années aux Beaux-Arts, j’ai radicalisé le geste. » Elle développe alors une « obsession », le mot est d’elle, et se livre tout entière à la « pulsion scopique, au plaisir intense de les regarder ». En résulte le projet qui lui permettra d’être acclamée lors de son diplôme, et un film que nous avions pu découvrir lors de l’exposition des « Félicités » en 2025.

Zoé Bernardi maniant une bande de pellicule dans son atelier

Zoé Bernardi maniant une bande de pellicule dans son atelier

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photo : Édouard Monfrais Albertini

Dans celui-ci, intitulé No more heroes dans sa forme définitive, Zoé Bernardi filme tout. Sa famille accepte d’être filmée, malgré de premières pudeurs, portée par l’amour filial et une profonde confiance dans la douceur de son approche. « Petit à petit, j’ai réussi à les convaincre, à les contaminer de mon regard. »

Zoé Bernardi travaillant dans son atelier

Zoé Bernardi travaillant dans son atelier

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photo : Édouard Monfrais Albertini

Elle prend soin de travailler à l’argentique, pour « laisser à l’image le temps de naître ». Et filme leurs gestes de fatigue, leurs clopes, le sapin de Noël aux branches abattues, leurs chansons, leurs commentaires scabreux sur le petit chien, leurs exubérances (quand sa grand-mère se teint les cheveux en rose et met un peu de teinture sur les poils du chien), une excursion avec carabine à la montagne ou encore un moment de bain, sublime instant de soin entre sa mère et sa grand-mère.

De sa grand-mère à Marilyn Monroe, l’identité féminine interrogée

Elle qui cite souvent Nan Goldin a de son aînée la même attirance irrésistible pour les oiseaux rares.

Le résultat est un petit bijou qui émeut aux larmes. Elle en fera le projet de son diplôme, un livre, une installation au dernier Salon de Montrouge. Il se poursuit aussi dans son actuelle exposition à la galerie Mennour, qui l’a repérée lors de l’exposition des « Félicités » et lui consacre un solo show jusqu’au 25 juillet. Dans celui-ci, l’artiste prolonge le regard sur sa famille d’une réflexion sur la construction de l’identité féminine. Elle se photographie nue aux côtés de sa mère et de sa grand-mère, invite cette dernière à poser lors d’une séance de dessin devant 30 élèves.

Zoé Bernardi, Une femme après l’autre 2

Zoé Bernardi, Une femme après l’autre 2, 2024

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Impression sur toile • 80 × 80 cm • photo : Archives Mennour

Il est ici question de regard, une réflexion que l’artiste enrichit d’un travail récent autour de Marilyn Monroe et de quelques autres divas hollywoodiennes, des icônes qui ont construit leur image sur des fantasmes éminemment masculins. Zoé Bernardi invite à se projeter en elle, à les regarder autrement que comme de simples beautés, en se mettant elle-même en scène en Marilyn désenchantée (une référence au fameux cliché de Richard Avedon), et en reproduisant un panneau découpé selon la silhouette hyper fine de l’actrice, une ancienne attraction absurde permettant de se mesurer à ses mensurations.

Zoé Bernardi tenant dans les mains son oeuvre « Gentleman prefer blonds » (2026) dans son atelier

Zoé Bernardi tenant dans les mains son oeuvre « Gentleman prefer blonds » (2026) dans son atelier

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photo : Édouard Monfrais Albertini

Elle y montre également un travail en cours autour d’une communauté de femmes trans et travesties, Les Divas, qui performent la féminité jusqu’à outrance pour mieux se réinventer. Là encore, Zoé Bernardi se confronte à la question de l’identité, de l’intimité, de la construction de soi ; là encore, elle fait preuve d’une infinie douceur envers ses sujets. Elle qui cite souvent Nan Goldin a de son aînée la même attirance irrésistible pour les oiseaux rares, ceux qui ne suivent pas le mouvement, pas le diktat du bon goût, se maquillent trop, se teignent les cheveux, jouent avec la séduction, défient les lois. Et vivent librement.

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Zoé Bernardi. I wanna be loved by you

Du 10 juin 2026 au 25 juillet 2026

mennour.com





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