À la fondation Schneider, les puissants déluges d’Abdelkader Benchamma


Le paysage est morcelé, traversé par des traînées d’encre noire, plus sombre encore que les confins de l’univers. On croit voir, dans ces tourbillons, d’inquiétants nuages annonçant le cataclysme. À moins que celui-ci n’ait déjà eu lieu, et que sous nos yeux se déploie la ténébreuse beauté du désastre. « On est face à un paysage mental qui évoque des morceaux d’histoires, de mythes, de choses disparues », explique Abdelkader Benchamma, qui s’est vu confier carte blanche. À la fondation François Schneider de Wattwiller, centre d’art alsacien dont la programmation répond au thème de l’eau, le dessinateur sonde la survivance du Déluge, un mythe que l’on retrouve aussi bien dans l’Ancien Testament que dans le Coran, en Asie comme en Amérique latine, devenu au fil des siècles un motif omniprésent de l’histoire de l’art. Entre science et croyance, géologie et magie, Abdelkader Benchamma ouvre des portes sur des mondes inconnus.

Abdelkader Benchamma en plein travail à la Fondation François Schneider pour l’exposition « Géologies des Déluges »

Abdelkader Benchamma en plein travail à la Fondation François Schneider pour l’exposition « Géologies des Déluges »

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« C’est une œuvre vivante, monstrueuse, féérique », explique l’artiste face à sa Ligne de rivage, vaste installation in situ qui s’étend sur les murs de fondation et sur des cimaises aux contours grignotés, qui occupent l’espace telles des icebergs à la dérive. Le titre, poursuit-il, évoque la « présence de l’eau par l’empreinte ». À la fois flux, vague, ou bien même frottement : le dessin de Benchamma porte en lui la trace de ce qui a été. À ceux qui seraient tentés d’y lire une allusion au dérèglement climatique et à ses tragiques manifestations, il préfère se réfugier dans les mythes, qu’il croise aux récentes découvertes en astrophysique.

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De l’infiniment grand à l’infiniment petit

Insatiable collectionneur d’images, il s’est abreuvé de références dans le Livre des miracles, œuvre d’un anonyme du XVIe siècle relatant d’événements surnaturels et apocalyptiques. Au fil des pages défilent d’improbables illustrations figurant un extraordinaire cortège de créatures : murènes volantes, bébés à deux têtes… Également rédigé au XVIe siècle, le Kometenbuch, un manuscrit sur l’origine des comètes, a quant à lui inspiré à l’artiste une série de petits formats, exposés à la fondation comme des pages volantes qui se seraient échappées d’un livre. Aussi délicates que des enluminures médiévales, les visions hallucinées d’Abdelkader Benchamma font apparaître des paysages cosmiques en noir et blanc, où la couleur fait quelques incursions : par ici un bleu ou un violet profond, là un rouge aux reflets roses…

Entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, l’ombre et la lumière, le terrestre et le céleste, la traversée des mondes hybrides de l’artiste se poursuit dans les antres de la fondation. Dans cet espace plongé dans l’obscurité, le visiteur embarque pour une hypnotique traversée de l’univers avec pour vaisseau une série de planches extraites de Random, sorte d’ovni éditorial – ni tout à fait BD ni tout à fait storyboard – réalisé par l’artiste en 2014. À l’occasion de cette carte blanche, l’œuvre sur papier prend vie sur un écran géant à la façon d’un triptyque animé, onirique et inquiétant. Dans ce qui ressemble à une grotte liquide, de frêles silhouettes extraterrestres s’avancent vers un puits de lumière aveuglante… L’odyssée du visiteur s’achève. La leur, semble-t-il, ne fait que commencer.



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