Rue Mouffetard, à Paris. Un dimanche matin de 1952, Henri Cartier-Bresson (1908–2004) croise la route d’un petit garçon, les bras chargés de deux lourdes bouteilles de vin rouge. Visiblement ravi d’avoir attiré l’attention du photographe, le jeune espiègle bombe le torse face à son objectif. C’est sur ce cliché devenu mythique, véritable image d’Épinal du Paris populaire de l’après-guerre, que s’achève Les Européens.
Publié en 1955 chez Verve, cet ouvrage s’inscrit dans la continuité d’Images à la sauvette, paru trois ans plus tôt et dont le succès comme l’aura ont quelque peu relégué son successeur dans l’ombre. « Beaucoup moins connu, il n’avait jamais été réédité. Il était donc important de le rendre à nouveau accessible au public car c’est un livre extrêmement important, qui présente une sorte de statement de Cartier-Bresson sur l’Europe », explique Clément Chéroux, directeur de la fondation Henri Cartier-Bresson et commissaire de l’exposition « Les Européens ».
Témoignages d’un continent meurtri par la guerre
L’institution parisienne, fondée en 2003 par le photographe et son épouse Martine Franck, présente jusqu’au 3 mai 40 tirages (pour la plupart d’époque) extraits de ce livre enfin réédité. Si son format a été légèrement réduit afin d’en faciliter la manipulation, il a en revanche conservé son éclatante couverture signée Joan Miró, dont la gouache originale est également exposé à la fondation. Un geste artistique qui s’inscrit, là encore, dans la continuité d’Images à la sauvette, pour lequel le photographe avait sollicité Henri Matisse.

Couverture originale de l’ouvrage « Les Européens » de 1955, faite par Joan Miró, en réédition
© Successió Miró / Adagp, Paris, 2025
Après un long séjour de 18 mois aux États-Unis, où il a notamment cofondé l’agence Magnum, Henri Cartier-Bresson revient sur le Vieux Continent, dont il sillonne inlassablement les routes pendant cinq années, entre 1950 et 1955. Il signe alors de nombreux reportages pour la presse illustrée internationale (Life, Harper’s Bazaar, Paris Match, Holiday…) et, de la France à l’URSS, documente le quotidien des habitants d’un territoire encore profondément meurtri par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, dont les destructions affleurent à l’image comme autant de stigmates. « Quand on regarde ces images, on remarque des détails qui évoquent la guerre, et qui rappellent, aux prémices de la guerre froide, qu’il était important pour ces peuples de se constituer en union », note Clément Chéroux.
Des Européens dans toutes leur diversité
« Henri Cartier-Bresson ne fait pas un livre sur l’Europe, mais sur les Européens. »
Clément Chéroux
« Les Européens vont ainsi grandement participer à la reconstruction par l’image de l’Europe », poursuit le commissaire de l’exposition, racontant qu’après avoir abreuvé ses lecteurs d’images terribles témoignant des horreurs du conflit, la presse illustrée — en particulier américaine — entend désormais tourner la page de ces années sombres et proposer une vision plus positive du continent. Ces choix éditoriaux coïncident avec l’émergence de livres de photographies portés par l’essor du tourisme, dont éditeurs et photographes se montrent particulièrement friands. « Beaucoup d’entre eux ont gagné leur vie en faisant des livres liés à un pays ou à une ville. Certains sont devenus des monuments de l’histoire de la photographie, comme les ouvrages de Paul Strand sur l’Italie, la France ou l’Égypte, ou encore ceux de William Klein sur Rome et New York », pointe Clément Chéroux.

Henri Cartier-Bresson, Hambourg, Allemagne de l’Ouest, 1953
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
Henri Cartier-Bresson prend alors le contrepied de cette tendance. « Il ne fait pas un livre sur l’Europe, mais sur les Européens », insiste le directeur de la fondation. Au fil des pages, point de tour Eiffel, de porte de Brandebourg ou de pont des Soupirs. Pour le photographe, ce qui fait l’unité d’une Europe en pleine reconstruction ne réside ni dans ses monuments ni dans ses paysages immuables, mais dans les visages de celles et ceux qui y vivent et y travaillent.

Henri Cartier-Bresson, Les Halles, Paris, France, 1952
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
Des rives de la Manche aux confins de l’URSS, Henri Cartier-Bresson dresse ainsi le portrait sensible d’un territoire aux identités multiples, peuplé d’une mosaïque de communautés et de peuples jadis ennemis : un fort des Halles à la mine renfrognée y côtoie un chômeur allemand mendiant un emploi dans la rue, ou encore une joyeuse cohorte de curés s’élançant sur les routes de Burgos, en Espagne… Les Européens raconte aussi le cheminement intime d’un Européen convaincu, qui, durant la guerre, passa trois années dans un stalag avant de s’en évader et de rejoindre la Résistance.
70 ans après sa première parution, il est urgent de redécouvrir ce monument de l’histoire de la photographie, dont l’écho résonne puissamment avec les incertitudes et les menaces qui planent sur notre époque.
Henri Cartier-Bresson. Les Européens
Du 28 janvier 2026 au 3 mai 2026
Fondation Henri Cartier-Bresson • 79 Rue des Archives • 75003 Paris
www.henricartierbresson.org
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