Déluge d’images à la Bourse de Commerce. Sous l’œil immense de la coupole, plus de 700 photos – un dixième de la collection de François Pinault – réinventent le monde, ses sortilèges et ses brutalités. Nous vivons dans une surabondance d’images et une exposition qui fait le pari de la profusion surprend – on la redoute indigeste, diluvienne. C’est tout le contraire qui advient. Ici, les images ne s’additionnent pas, elles forment un ensemble choral dont on distingue chaque voix, chaque timbre, chaque intention.
Au sein du parcours, Matthieu Humery, le commissaire de l’exposition, a fait bouquet de presque 450 photographies d’Irving Penn (1917–2009) dans une même salle. Il fallait oser. Les corps graciles et les mégots consumés, la canne de Borges et l’œil noir de Picasso, les fleurs fanées et les masques du Dahomey – à ras de sol, à fleur de plafond, la grammaire nobiliaire de Penn sidère.
Malgré l’effet puzzle de ce cabinet de curiosités, on s’attarde devant chaque épreuve. À quoi cela tient-il ? À leur puissance expressive ? À la perfection des compositions ? Au scalpel de la lumière ? Au fini satiné des tirages ? Le numérique et l’IA avaient fini par nous faire douter de la capacité des images à restituer l’irréductible présence d’un regard humain, devant et derrière l’objectif. Penn redonne confiance en la photo quand elle est encore de papier, de grain, de chair et d’âme.
La France de Depardon et les messages de Barbara Kruger
En contrepoint de la « chapelle Penn », autre ensemble de poids : la « France des sous-préfectures » de Raymond Depardon (né en 1942). Le photographe a sillonné le pays dans les années 2000, glanant au détour des rues, des places et des ronds-points des compositions à la chambre vidées de personnages mais habitées par le refrain balzacien des petits commerces, des bars-tabacs, des monuments aux morts et des salons de coiffure.
Devant cet abécédaire d’images colorées, qui flottent joyeusement dans l’espace suspendues à des filins, on en oublierait presque les pesanteurs de la France. Depardon a collecté une bibliothèque d’architectures pauvres et d’enseignes bon enfant – Le Relais du Vivaret, L’Éden cinéma, Prestige coiffure…
L’image, chez lui, ne cesse de faire signe, tout comme la vaste installation de Barbara Kruger (née en 1945), déployée dans la Rotonde et les vitrines du Passage, où les messages affluent comme des suppliques ou des prophéties. En lettres noires et rouges, on attrape ce fragment : « C’est à propos de qui l’on se souvient et de qui est oublié ».
Un prodigieux système de jeux d’écho
Les mots valent manifeste : toute l’exposition repose sur un prodigieux système de réminiscences, de filiations et de jeux d’écho. Les Marines de Gustave Le Gray (1856–1857) infusent dans les Seascapes d’Hiroshi Sugimoto (années 1980) ou les vagues d’Eileen Quinlan (2023) ; les Hommes du XXe siècle d’August Sander (commencé dans les années 1920) trouvent leur double conceptuel dans After August Sander de Sherrie Levine (2012).
Les tirages ont aussi une vie souterraine, faite de passages de main en main. L’épreuve du Joueur d’orgue d’Eugène Atget provient de la collection de Tristan Tzara. L’iconique Chez Mondrian, 1926 est le premier tirage qu’a envoyé André Kertész à son frère, pour recueillir son avis. Chaque photographie porte ainsi, derrière ce qu’elle donne à voir, l’empreinte des obsessions d’un collectionneur mais aussi la mémoire invisible de tous ceux qui l’ont produite, manipulée, regardée avant lui, avant nous.

Raymond Depardon, Richard Nixon, Sioux City, Iowa, 1968
Tirage argentique baryté noir et blanc • 18,3 × 27,5 cm • Pinault Collection • © Raymond Depardon / Magnum Photos

El Lissitzky, Footballer, 1926
Épreuve gélatino-argentique • 13,3 × 11,1 cm • Pinault Collection

Annie Leibovitz, Andy Warhol, New York City, 1976
Tirage pigmentaire couleur sur papier archive • Pinault Collection • © Annie Leibovitz

Youssef Nabil, The Yemeni Sailors of South Shields, 2006
Tirages gélatino-argentiques colorés à la main • Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris • © Youssef Nabil

Dorothea Lange, Migrant Mother, 1936
Épreuve argentique • 34,3 × 26,7 cm • Pinault Collection • © Dorothea Lange

Weegee, Jackie Gleason, stretch caricature, with unknown character in background left, 1955
Impression • 23,7 × 18,9 cm • Pinault Collection • © 2026, Wegee

Constantin Joffé, Celeste Holm reflected in the pupil of an eye, 1945
Impression • 27,9 × 22,1 cm • ICP. Pinault Collection

Man Ray, Ma dernière photographie, 1929
Peinture sur carton • 20 × 13,7 cm • Pinault Collection • © Man Ray 2015 Trust / ADAGP, Paris 2026

Dora Maar, Les Années vous guettent, 1936
Tirage argentique sur papier au gélatino-bromure monté sur support cartonné • 35,7 × 24 cm • Pinault Collection
Remember Me – Chefs-d’oeuvre de la photographie de la Collection Pinault
Du 7 octobre 2026 au 18 janvier 2027
Bourse de Commerce – Pinault Collection • 2 Rue de Viarmes • 75001 Paris
www.boursedecommerce.fr
Catalogues de l’exposition
Collection Pinault – 100 chefs-d’oeuvre de la photographie
Coéd. Dilecta / Bourse de Commerce – Pinault Collection • 290 p. • 49 €
L’ouvrage anticipe l’exposition puisqu’il est paru début 2025. Cent images sont présentées dans un ordre chronologique, chacune bénéficie d’une courte biographie, ce qui fait de ce livre un objet à la fois plaisant et très documenté.
Leporello Remember Me
Coéd. Dilecta / Bourse de Commerce – Pinault Collection • 70 p. • 39 €
Plus qu’un catalogue traditionnel, ce leporello qui rassemble une cinquantaine d’images se déploie à partir de grandes thématiques chères à François Pinault : le portrait, l’archive, le corps, la composition, la mémoire ou la disparition.
Poster un Commentaire