À Art Paris, un parcours sensible questionne l’exil


Invitée par le commissaire général Guillaume Piens à réfléchir à une sélection d’œuvres de la foire Art Paris, Amanda Abi Khalil s’est orientée vers le sujet de l’exil. Un thème politique qui résonne avec le parcours pensé par son confrère Marc Donnadieu autour de l’engagement, très actuel mais aussi riche de réflexions sur l’identité au sens large, comme sur notre relation à l’art. Amanda Abi Khalil veut englober dans son analyse aussi bien les personnes déplacées que celles qui se sentent en exil dans leur propre pays (la formule est de l’artiste et poétesse libanaise Etel Adnan), celles qui connaissent l’exil du genre (selon les réflexions du philosophe trans Paul B. Preciado) ou encore la sensation de décalage par rapport aux normes. Elle souligne ainsi : « Il y a autant de formes pour l’exil que de formes de transformations, de passages, de voyages intérieurs et extérieurs. »

Tirdad Hashemi, One Day This War Will Be Over and I Will Go Back To My Poem

Tirdad Hashemi, One Day This War Will Be Over and I Will Go Back To My Poem, 2022

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« Parfois, des gestes radicaux peuvent contribuer à des micro-changements ! »

Ainsi le mot est beau, immense. Pris dans la folie marchande d’une prestigieuse foire d’art contemporain, il risquerait aussi de se vider de son sens. « Dans ce contexte, la responsabilité curatoriale est majeure », souligne avec sérieux Amanda Abi Khalil, qui précise : « J’estime qu’il existe une éthique professionnelle, et, au-delà de l’éthique, il y a aujourd’hui la responsabilité politique et sociale à exercer un métier comme le commissariat. » Face aux guerres qui minent actuellement le monde et l’Europe, face aux crises migratoires et climatiques, face à la popularité des politiques d’extrême droite en Europe, explique-t-elle, il s’agit de comprendre que « parler d’un thème si politiquement connoté exige une attitude radicale et engagée. Mon rôle est de me mettre dans une position responsable, d’apporter un discours critique, pour élargir ce thème, et ne pas rester dans la représentation d’artistes exilés. J’estime que les directeurs d’institutions ont une voix et un pouvoir beaucoup plus fort qu’on le pense. » Et d’espérer : « parfois, des gestes radicaux peuvent contribuer à des micro-changements ! »

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Depuis plusieurs mois, la commissaire travaille donc main dans la main avec les galeries conviées par Art Paris. Elle-même a proposé des galeries qui n’étaient pas dans la présélection, afin de donner une voix à des marchands et des artistes qu’elle avait envie de voir représentés – notamment libanais, le pays dont elle est originaire. Elle cite par exemple la Saleh Barakat Gallery, venue de Beyrouth avec dans ses cartons de superbes peintures du Syrien Anas Albraehe (né en 1991). Parmi les œuvres qui la bouleversent, il faudra aussi aller voir le sablier renversé du Palestinien Taysir Batniji (né en 1966), présenté sur la stand de la galerie Éric Dupont et qui évoque selon elle ces « situations non choisies, subies, bloquées en un statu quo sans issue et sans capacité d’agir ».

Boris Mikhailov, Untitled from the ‘FotoZeit Salzau’ series

Boris Mikhailov, Untitled from the ‘FotoZeit Salzau’ series, 1997

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Galerie Suzanne Tarasiève

Dans ses cartels – ceux-ci permettent de retrouver les vingt œuvres choisies dans la foire –, Amanda Abi Khalil a fait débuter chaque texte par une question, afin de provoquer la réflexion : « Peut-on voir par-delà l’irréversible ? » (Leyla Cárdenas), « Que se passe-t-il lorsque l’on se reconnaît dans un regard isolé par la foule ? » (Nabil El Makhloufi)… Elle surprend aussi, en choisissant d’ajouter à sa sélection le travail conceptuel de Laure Prouvost, montré sur le stand de la galerie Nathalie Obadia : « Inclure une artiste française, c’est aussi affirmer un autre regard sur l’exil. Un exil qui est intérieur à chacun de nous, qui provoque une scission dans les esprits. L’exil c’est aussi une manière de penser individuelle. Les Signs de Laure Prouvost nous imposent d’en faire l’exercice. » L’artiste travaillant sur les signes et le pouvoir des mots sur l’imaginaire, l’exil devient alors inhérent à l’œuvre elle-même, souligne la commissaire : il est le mouvement de la pensée.

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Parmi ses choix, il y a aussi l’artiste ukrainien Boris Mikhaïlov (né en 1938), dont les photographies sont mieux connues depuis qu’il a été exposé à la Maison européenne de la Photographie en 2022, la jeune peintre iranienne Tirdad Hashemi (née en 1991) aux œuvres punk et agitées, ainsi que la photographe équatorienne Estefanía Peñafiel Loaiza (née en 1978), et ses compositions énigmatiques entre flou et netteté. Soit un panorama international, entre jeunes noms et artistes confirmés, troublant, très politique mais aussi très intime. Qui dit le pouvoir de l’art aujourd’hui – ne serait-ce que pour un « micro-changement ».

Du 30 mars 2023 au 2 avril 2023

www.artparis.com



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