Une exploration tragicomique du désir pour un dessillement du regard, ainsi peut-on résumer le dernier spectacle de la metteuse en scène Élise Chatauret, fondatrice de la compagnie Babel (qu’elle dirige avec le dramaturge Thomas Pondevie).
À l’heure post-MeToo, avec la complicité du chorégraphe et danseur Sylvain Huc, ils ont arpenté les salles des musées du Louvre, des Beaux-Arts de Nîmes, Lyon, Angers et Strasbourg, constatant que derrière les représentations sensuelles de femmes nues, déesses évanescentes, princesses délicates ou nymphes endormies, signées Le Corrège, Titien, Le Bernin et autres maîtres de l’histoire de l’art, se cachaient des scènes d’une grande violence.
Se réapproprier le désir dans toute sa complexité
« Il en a fallu du temps pour réaliser que cet imaginaire qui a façonné nos inconscients s’inscrit dans cette culture du viol de nos sociétés patriarcales. »
Élise Chatauret
« La beauté de ces œuvres, leur esthétique sidérante nous a longtemps empêché de réaliser ce qu’elles représentaient vraiment. Et il en a fallu du temps pour réaliser que cet imaginaire qui a façonné nos inconscients ne correspond pas à la réalité de nos désirs mais s’inscrit dans cette culture du viol de nos sociétés patriarcales », analyse Élise Chatauret.

Spectacle « Nos corps désirants »
© Christophe Raynaud de Lage
Dès lors comment déconstruire ce regard et se réapproprier le désir sans le trahir ? Réponse en trois actes au fil d’une représentation foisonnante qui mélange plusieurs formes scéniques, performance, danse, voguing, mime, chanson populaire et théâtre classique avec des vers d’Ovide. Si la dramaturgie semble parfois partir dans toutes les directions, c’est pour mieux retomber sur ses pattes et montrer la complexité, voire l’ambiguïté, de nos désirs.
Des maîtres anciens à la culture queer

« Jupiter et Io » du Corrège dans le décor du spectacle « Nos corps désirants »
© Christophe Raynaud de Lage
Dans une première partie sans un mot, tout passe par les corps des six interprètes, femmes et hommes aux physiques divers, apparus telles des formes organiques en devenir dans l’obscurité de la scène depuis un orifice sphérique central. En imitant, de façon appuyée, les poses des modèles vivants ayant servi aux artistes pour leurs nus académiques, ils donnent le ton de ce spectacle où les références aux arts visuels sont partout.
Les peintures des maîtres anciens jaillissent en série sur des panneaux, écrans tombés du ciel ou reproduits sur des rouleaux comme autant de rideaux de scène déjantés lorsque les interprètes revisitent, durant le deuxième acte, les récits issus des Métamorphoses d’Ovide, où les dieux se métamorphosent pour commettre une suite de crimes sur Proserpine, Io, Léda, Daphné, Europe, que pleure la nymphe Cyané, épouvantée par « ces héros misérables », jusqu’à se dissoudre tout entière.

Solenne Kéravis avec une veste de seins en mousse dans le spectacle « Nos corps désirants »
© Christophe Raynaud de Lage
Et bientôt, la parole se libèrent et les comédiens se racontent dans des récits intimes touchants avant un bouquet final digne de ce nom, plein de fureur et d’humour, rappelant autant l’esprit surréaliste des cabarets dada que les défilés underground de la culture queer, où l’on aperçoit, entre autres folies hybrides, la veste de seins en mousse de la sculptrice Sarah Lucas. Les corps exultent dans un grand mouvement cathartique communicatif qui emporte tout sur son passage.
Nos corps désirants
Par Élise Chatauret et Thomas Pondevie
Du 31 octobre au 22 novembre 2026 au théâtre de la Tempête à Paris ; du 9 au 10 décembre 2026 aux Quinconces, scène nationale du Mans ; du 13 au 16 janvier 2027 à la Maison des arts de Créteil, puis en tournée jusqu’en mars à Châteauroux, Angoulême, Rouen, Grenoble, Nîmes, Sète et Pau.
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