
En 1827, en Bourgogne, Nicéphore Niépce pose dans une chambre noire une plaque d’étain enduite de bitume de Judée et d’essence de lavande. Après quelques heures apparaissent des toits, un arbre. Point de vue du Gras : une image banale et trouble mais la première photographie de notre histoire.
La photo est une invention française : pour la première fois, la lumière imprime une image. En 1839, Louis Daguerre gagne en précision mais chaque cliché reste unique. William Henry Fox Talbot invente le négatif reproductible et la photographie peut désormais se multiplier. Les peintres s’inquiètent. Va-t-elle tuer la peinture ? Non, celle-ci est plus forte que jamais.
De Nadar à JR
Aujourd’hui, alors qu’on annonce que l’IA va tuer les artistes, rappelons-nous que les nouveaux outils obligent surtout la création à bouger. Et la photographie a beaucoup bougé. Nadar fait du portrait un art. Eadweard Muybridge décompose le mouvement : la photo montre ce que l’œil ne voit pas.
Eugène Atget conserve la mémoire d’un Paris qui disparaît. Henri Cartier-Bresson traque « l’instant décisif », Robert Capa la guerre. La photographie documente la société, ses jouissances et ses horreurs. Migrant Mother de Dorothea Lange devient une pietà de l’Amérique en crise.
Mais la photo ne reproduit pas seulement le réel. Man Ray fait des images sans appareil. Les dadaïstes découpent des photographies, les collent, les assemblent : le photomontage permet déjà de fabriquer une nouvelle réalité. En 1960, Yves Klein semble se jeter d’un immeuble dans Le Saut dans le vide : deux clichés ont été assemblés. Bien avant le logiciel Photoshop, la photo fabriquait déjà de fausses images.
Puis elle devient pleinement plasticienne. William Eggleston et Stephen Shore photographient la banalité en couleurs. Cindy Sherman se métamorphose en personnages fictifs, Robert Mapplethorpe immortalise fleurs, sexes et corps, Nan Goldin fait de sa vie une autobiographie collective, Sophie Calle transforme la photo en récit, Andreas Gursky l’agrandit jusqu’au monumental et JR la fait sortir du musée.
Une surabondance d’images
Qui regardera nos 37 photos d’un dîner ou nos 14 selfies presque identiques ?
La photo a-t-elle sa Joconde ? Migrant Mother ? Le Che d’Alberto Korda ? L’Afghane aux yeux verts de Steve McCurry ? Paradoxe : La Joconde est unique mais une photographie le devient dans notre mémoire parce qu’elle a été reproduite des milliers de fois et que plusieurs tirages existent.
Puis arrive le smartphone. Nous ne photographions plus seulement les grands moments, nous photographions notre vie entière. Déjeuners, hôtels, amis et, avec le selfie, nous-mêmes. Chacun accumule des milliers d’images. Qui regardera nos 37 photos d’un dîner ou nos 14 selfies presque identiques ? Inventée pour empêcher une image de disparaître, la photographie doit aujourd’hui survivre aux images inventées par l’IA.
Et maintenant l’IA. Jusqu’ici, une photographie partait de quelque chose placé devant un objectif. On peut dorénavant créer une personne jamais née, une guerre qui n’a jamais eu lieu, un paysage qui n’existe pas : une photo sans appareil et surtout sans réel. Il y a deux siècles, Niépce fixait une image qui allait disparaître. Aujourd’hui, nous en produisons trop pour les conserver. Demain, la photographie nous montrera peut-être ce qui n’existe pas – ou ce que nous sommes incapables de voir.
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