Parfois, et souvent pour le mieux, les choses ne se passent pas comme prévu. Comme ce jour de juillet où une visite d’atelier à distance était convenue avec Thomas Houseago dans la perspective de son exposition automnale à la fondation Reiffers Initiatives, à Paris, transformée pour l’occasion en véritable atelier d’artiste et de création ouvert au public. Elle n’eut pas lieu.
L’artiste anglais, star internationale de l’art contemporain installée depuis 2004 à Los Angeles, a préféré sortir du cadre imposé, livrer un autre récit que celui qu’on attendait de lui. Ce jour-là, nous ne verrons donc ni le Ranch, son atelier californien, ni aucune œuvre achevée ou en cours, mais un homme qui, par écran de téléphone interposé, nous parle sans détour et pendant près d’une heure, avec l’intensité et le sourire franc qui le caractérisent, de santé mentale, du monde de l’art, de Mark Rothko et de Paris, sa « patrie spirituelle » comme il la qualifie.

Vue de l’exposition « Almost Human » de Thomas Houseago, présentée au musée d’Art moderne de Paris du 15 mars au 14 juillet 2019
© Paris Musées / Photo Pierre Antoine Full
Paris occupe une place particulière dans sa vie. C’est là que ses premiers et ses plus fidèles collectionneurs et soutiens se trouvent, là qu’il entretient les échanges intellectuels les plus nourris. Thomas Houseago est un artiste passionné, curieux, érudit, qui accorde à l’histoire de l’art la plus haute importance, admirant aussi bien Fra Angelico que Louise Bourgeois. La liste des artistes qui l’influencent est longue.
De la capitale, il aime la finesse des interlocuteurs – François Pinault, Caroline Bourgeois [conseillère de François Pinault], Fabrice Hergott [directeur du musée d’Art moderne de Paris], Donatien Grau [critique d’art], qu’il cite spontanément – et l’acuité des propositions en matière d’art et de mode, parmi les plus « remuantes » qu’il ait vues récemment. En 2019, « Almost Human », la rétrospective que lui consacre le musée d’Art moderne de Paris, marque un tournant. « Il y a eu un avant et un après cette exposition », nous dit-il.
« Je suis un artiste très somatique »
C’est à l’époque la première fois que son travail, expression de puissance et de vulnérabilité mêlées, nourri d’une multitude de références historiques – cubisme, futurisme, primitivisme… – et de culture populaire, est présenté dans son étendue et sa diversité.
Sculptures anthropomorphes en plâtre et en fer des années 1990, espaces immersifs monumentaux des années 2000, colosses de métal, masques sur socle de bois et œuvres bidimensionnelles moins connues – dessins à la mine de plomb et au charbon (Somatic Paintings, 2018) et peintures au charbon, à la craie et à l’huile (Black Paintings, 2015–2016) – se succèdent dans les espaces baignés de lumière du musée.

Vue de l’exposition « Almost Human » de Thomas Houseago
© Paris Musées / Photo Pierre Antoine Full
La dernière salle est tout entière consacrée à la présentation de l’œuvre Cast Studio (Stage – Chairs – Bed – Mound – Cave – Bath – Grave), réalisée spécialement pour l’exposition : une retranscription moulée dans l’argile de l’atelier de l’artiste accompagnée d’une série de photos et d’un film le montrant en train de performer recouvert de terre, creusant, malaxant et épousant la matière dans un corps-à-corps troublant, bientôt rejoint par des proches qui participent à leur façon à la construction de la sculpture et à sa connexion au monde.
Les images sont fortes, étranges, empreintes d’une forme de noirceur annonciatrice en creux de la dépression que traversera l’artiste l’année suivante et dont il sera question lors de cet entretien estival.

Thomas Houseago, Untitles face (pink tongue #2 / green face), 1995
Plâtre, peinture acrylique bois • 118 × 60 × 38 cm • © Studio Thomas Houseago. © Paris Musées / Photo Pierre Antoine Full
Thomas Houseago assume et revendique un langage de l’art où les traumas – mal vus sinon tus dans le monde de l’art – ont leur place. « Je suis fait de cela, je viens de là. Je suis un artiste très somatique », insiste-t-il. Leur donner un sens, en révéler les enseignements, explorer la façon dont le corps leur donne forme : une quête qui structure la pensée et la pratique de celui qui nous confie sa sidération à la lecture d’un cartel dans une récente exposition Rothko, discutant l’association entre les couleurs sombres des dernières œuvres et la dépression puis le suicide du peintre américain.
Une ouverture à la nature
Son propre rétablissement passe par une pratique intensive de la peinture ainsi qu’une relation nouvelle et libératrice à la nature. Dans son Ranch californien, où la majorité des œuvres sont produites, l’artiste travaille tôt le matin sur plusieurs pièces en même temps, à différents endroits et de préférence en extérieur « pour que le rythme du jour donne la structure ». La violence et la brutalité jusqu’ici très présentes dans son travail laissent place à un désir impérieux de spiritualité, d’observation.

Thomas Houseago, Red figure (demon)(détail), 2022
Cuivre • 200×91×70cm • © Photo Kunstgiesserei St. Gallen
Dans son atelier de Malibu, ouvert sur le ciel, la terre et la mer, les éléments et les forces naturelles (vent et fleurs mêlés) viennent imprimer leur présence sur les toiles.
« L’art, c’est la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit dont elle est elle-même animée », disait Rodin, dont l’œuvre a toujours fasciné Thomas Houseago – en 2021, la galerie Gagosian à Londres a fait dialoguer leurs sculptures. Chez Houseago, la peinture devient la clé pour se connecter au présent et à une forme d’idéalisme – un lieu sacré et un moyen d’atteindre l’utopie.
Dans son atelier de Malibu, ouvert sur le ciel, la terre et la mer, les éléments et les forces naturelles (vent et fleurs mêlés) viennent imprimer leur présence sur les toiles. La peinture vibre, ainsi qu’en témoignent les trois œuvres monumentales, Moon Wane, Sunrise / Set et Bucha, présentées en 2022 dans le forum du Centre Pompidou-Metz, ce dernier étant envisagé comme une extension de son atelier, soit une « safe place », un endroit sûr.
Des collaborations avec Nick Cave, Brad Pitt et maintenant Théo Mercier
Cette ouverture sur la beauté comme nouvel horizon a été possible grâce à l’entourage proche, amis et artistes, inconnus et célèbres, précise-t-il. Dans la vie et dans l’art, Thomas Houseago célèbre la puissance des liens et une approche de plus en plus collective, à rebours de la figure solitaire et égocentrée de l’artiste.
Les liens tissés avec le musicien Nick Cave qui, dit-il, lui a montré la possibilité de la joie et de l’espoir, ainsi qu’avec le comédien Brad Pitt – dont il a fait de la propriété en Provence, le château de Miraval, son atelier le temps d’un été –, ont donné lieu à une exposition commune présentée en 2022 au musée d’art Sara Hildén de Tampere, en Finlande, intitulée « Thomas Houseago – We ». Défendant l’idée d’un art accessible à tous, Thomas Houseago les a conviés à exposer à ses côtés leurs créations inédites.

Thomas Houseago, Série de sculptures dans la partie extérieur de l’atelier de l’artiste à Malibu, 2025
« Je veux montrer la cuisine, l’intérieur – depuis le laboratoire. Je le vois comme un témoignage concret de mon expérience. »
Le projet avec l’artiste français Théo Mercier, de douze ans son cadet, que lui propose cet automne la fondation Reiffers Initiatives dans le cadre de son programme de mentorat, s’inscrit naturellement dans cette vision collective et solidaire de l’art.
Les artistes, qui se sont rencontrés et dont Thomas Houseago se demande qui est le mentor du duo, ont été invités à investir les espaces en amont et à en faire leur atelier respectif, cœur de l’exposition. « Une interprétation de l’atelier, en aucun cas sa reconstitution. Cela se développera organiquement dans l’espace, en travaillant sur place et en échangeant sur nos pratiques. »
Une volonté de transmission et de dialogue
L’écrin parisien sera-t-il un lieu sûr pour l’artiste anglais ? À la question qui lui est posée, Thomas Houseago hésite avant de répondre. « Cela risque d’être inconfortable au début. Puis-je me sentir bien à travailler et à vivre dans un endroit qui n’est pas le mien ? Quelle va être ma santé mentale pendant ces semaines ? Il va s’agir d’en faire une ‘safe place’. » Comment envisage-t-il le processus ? « Je veux montrer la cuisine, l’intérieur – depuis le laboratoire.
Je le vois comme un témoignage concret de mon expérience. En quoi consiste la vie d’un artiste ? De quoi est-il question, sinon de survie ? » Cette mise en danger est une réalité dont il s’agit de parler ouvertement. Thomas Houseago souhaite profiter de l’occasion qui lui est donnée pour transmettre, « rendre un peu », convier de jeunes étudiants et artistes à faire de ce lieu de création un terrain d’échanges et de dialogue sur des sujets qui lui tiennent à cœur.
« L’idée est d’ouvrir un espace créatif qui permette aux gens d’avoir des discussions sur l’art, la santé mentale et le rôle du studio en tant que tel. » Il sourit à l’idée évoquée d’une version nouvelle, comme « assainie », de l’atelier retranscrit dans l’œuvre Cast Studio qui clôturait son exposition parisienne il y a sept ans. Quelle que soit la forme que prendra cette nouvelle proposition, dont les contours sont encore flous à l’heure où l’on écrit ces lignes, Thomas Houseago est heureux de revenir à Paris, et nous, ravis de le retrouver.
Thomas Houseago & Théo Mercier – Reiffers Mentorship
Du 23 octobre 2026 au 12 décembre 2026
Lancé en 2021, le programme de mentorat Reiffers Initiatives se distingue depuis sa création par l’originalité et la qualité des duos formés. Après Ugo Rondinone & Tarek Lakhrissi en 2024 puis Daniel Buren & Miles Greenberg en 2025, c’est au tour de l’Anglais de renommée internationale Thomas Houseago de dialoguer avec l’artiste et metteur en scène français confirmé Théo Mercier – exposé notamment au musée de la Chasse et de la Nature à Paris en 2019, à la Conciergerie en 2022 et l’été 2026 place Graslin dans le cadre du Voyage à Nantes. Une collaboration artistique et un partage vertueux d’expériences entre créateurs de générations et d’horizons différents
qui vise à soutenir la scène contemporaine française et débouche sur une exposition commune à la fondation Reiffers Initiatives. Pour cette 6e édition, les artistes sont invités à faire des deux niveaux de l’espace leurs ateliers respectifs. Une plongée inédite au coeur de la création.
www.reiffersartinitiatives.com
Reiffers Art Center • 30 Rue des Acacias • 75017 Paris
www.reiffersartinitiatives.com
Poster un Commentaire