Sur les réseaux sociaux, de jeunes Africains se voient proposer un emploi en Russie. Certains découvrent ensuite que le poste se trouve dans l’armée, sur le front ukrainien. Une enquête révèle le rôle des outils numériques occidentaux dans ce recrutement.
Le casting, par définition, propose un rôle dans un film. Une annonce publiée sur une page Facebook basée en Allemagne, s’adresse à des hommes africains et montre des personnages en uniforme. Mais les chercheurs qui ont suivi sa trace n’ont trouvé ni production ni plateau de tournage : elle conduit vers des sites de recrutement liés à la guerre menée par la Russie en Ukraine. D’autres publicités proposent du travail dans le bâtiment ou la sécurité. L’une d’elles affiche 15 000 dollars à la signature d’un contrat, puis 3 000 dollars par mois. Le métier exact, lui, n’apparaît pas toujours au premier clic.
Une enquête du réseau africain Code for Africa, partagée avec Politico, a remonté la piste de ces annonces. Les chercheurs ont recensé 89 sites Internet, sept profils sur les réseaux sociaux et 39 comptes ou canaux de messagerie liés au recrutement. Quatre noms reviennent : Military Staff Agency, Work in Russia, IRC Russian Bear et Work Crew Agency. Derrière ces enseignes, pas forcément une seule organisation : les enquêteurs décrivent plusieurs acteurs qui utilisent des méthodes semblables, parfois chacun de leur côté.
De la petite annonce au contrat militaire
Les annonces s’adressent en particulier à de jeunes hommes en difficulté financière. Elles promettent un emploi civil, parfois une aide pour obtenir un visa ou s’installer en Russie. Selon Code for Africa, certains candidats n’apprennent qu’après avoir engagé des frais que le contrat proposé les destine à l’armée. Renoncer au voyage peut alors leur coûter cher. D’autres publicités annoncent plus ouvertement une activité militaire, en insistant sur la rémunération.
Les sites cherchent aussi à rassurer ceux qui hésitent. Certains reprennent les logos des médias occidentaux, dont la BBC. D’autres se présentent comme des interlocuteurs officiels de l’État russe. Il n’y a, en revanche, ni accréditation ni mandat établissant un lien direct entre ces agences et le Kremlin. Leur infrastructure numérique, elle, mène notamment à Amsterdam : l’une des principales vitrines de recrutement y était hébergée sur un serveur. Des sites ont été conçus à l’aide d’outils d’intelligence artificielle développés aux États-Unis et en Suède. Un logiciel fourni par une entreprise autrichienne servait à recueillir les renseignements des candidats avant leur transmission vers la Russie. Selon Code for Africa, les recruteurs ont également utilisé les outils publicitaires et de mesure de Meta et de Google pour toucher leur public et suivre l’efficacité des campagnes.
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La publicité et ses suites
Cela ne signifie pas pour autant que ces entreprises de la tech aient conçu ou approuvé les annonces. Meta (maison mère de Facebook) affirme avoir supprimé plus de 300 campagnes publicitaires liées à ces opérations. Google conteste certains éléments de l’enquête sur l’ampleur de l’utilisation de ses technologies et indique qu’il examinera ses conclusions. Le constat demeure : des offres susceptibles d’envoyer des hommes combattre en Ukraine ont circulé à travers des services numériques conçus hors de Russie.
Combien de candidats ont finalement rejoint le front ? L’enquête ne permet pas de le déterminer, mais les autorités ukrainiennes estiment qu’entre 1700 et 1800, des personnes originaires de 36 pays africains ont été recrutées pour combattre aux côtés de Moscou, un chiffre qui ne dispose pas de confirmation indépendante pour l’instant. La Russie conteste les accusations de recrutement trompeur et affirme que les étrangers engagés dans son armée l’ont fait volontairement. Reste à savoir à quoi, exactement, ces hommes avaient consenti avant de partir.
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