Dans les bas-fonds de New York, elle était surnommée « Picture Girl ». Dans les années 1970, Martine Barrat sillonne, appareil photo en bandoulière, les rues jonchées de détritus de Harlem et du South Bronx, où la communauté afro-américaine, les laissés-pour-compte et les oubliés du rêve américain tentent tant bien que mal de survivre. Qu’est-ce qui a conduit cette Française, née à Oran il y a 93 ans, à s’immerger dans ces quartiers abandonnés, à partager le quotidien de vies gangrenées par la pauvreté et la violence ?
Pour le comprendre, il faut visiter la passionnante rétrospective que lui consacrent les Rencontres d’Arles, la première à révéler enfin toute l’ampleur du talent d’une photographe encore largement méconnue. Dans le calme de l’espace Van Gogh – l’ancien hôpital où séjourna le célèbre peintre –, on découvre une œuvre vertigineuse et poignante, traversée d’une énergie folle, et un destin qui, se dit-on en ressortant de l’exposition, semble tout droit sorti d’un roman.
Des débuts comme danseuse
Plus de 60 ans après son arrivée aux États-Unis, Martine Barrat vit toujours à New York. Elle fait partie des derniers résidents permanents du mythique Chelsea Hotel, dont elle a connu les heures de gloire comme les années de déclin, à l’époque foisonnante de l’underground new-yorkais si bien racontée par Patti Smith dans Just Kids.

Martine Barrat, Love avant d’aller au Rhythm Club, elle voulait être sûre que son maquillage soit bien mis, Harlem, 1996
Photographie • © Courtesy de Martine Barrat et de la Galerie Rouge
Lorsqu’elle débarque à New York en 1968, elle mène une carrière de danseuse. Invitée à se produire au La MaMa Experimental Theatre Club, haut lieu du théâtre expérimental fondé par Ellen Stewart, elle doit pourtant renoncer à ses aspirations en raison d’une grave blessure à la cheville. La trentenaire enchaîne alors les petits boulots avant de se procurer, grâce au philosophe Félix Guattari, sa première caméra. Ensemble, ils créent un atelier de jazz et de vidéo destiné aux enfants du Lower East Side et de Harlem.
Au cœur du Bronx et de Harlem
Le destin place bientôt sur sa route Pearl, chef des Roman Kings, un gang du South Bronx. Martine Barrat entame alors une longue immersion dans ce quartier dévasté que ses habitants surnomment « Korea » tant les rues ravagées leur évoquent les images de la guerre de Corée. Son tempérament affirmé lui vaut rapidement la confiance des Roman Kings, mais aussi de leur pendant féminin, les Roman Queens, ainsi que des Ghetto Brothers.
Pendant plusieurs années, elle réalise avec eux plusieurs films documentaires qui portent la voix d’une jeunesse alors réduite au silence et à la violence. Dans Trial, elle filme le procès clandestin d’un membre du gang organisé dans une cave. Dans Vickie, elle recueille le témoignage d’une cheffe de gang de seulement seize ans, d’une sincérité bouleversante. Ces films seront présentés en 1978 au Whitney Museum dans l’exposition « You Do the Crime, You Do the Time » où les visiteurs habitués des musées se mêlent aux habitants du South Bronx.

Martine Barrat, Le South Bronx, 1979
Photographie • © Courtesy de Martine Barrat et de la Galerie Rouge
Martine Barrat ne se contente jamais de documenter une réalité sociale : elle partage le quotidien de ses sujets, apprend les codes de la rue, participe aux block parties…
Un jour, en rentrant dans sa chambre du Chelsea Hotel, elle découvre que sa caméra a été volée. Elle décide alors de se consacrer à la photographie grâce à Pearl qui lui offre son premier appareil. Dès lors, son regard capte le contraste saisissant entre la beauté de celles et ceux qu’elle photographie et le décor de ruines dans lequel ils évoluent.
Du South Bronx à Harlem, Martine Barrat ne se contente jamais de documenter une réalité sociale : elle partage le quotidien de ses sujets, apprend les codes de la rue, participe aux block parties, observe les parties de dominos sur les trottoirs et assiste à l’émergence de la culture hip-hop. La légende accompagnant la photographie d’un jeune couple de mariés résume à elle seule sa démarche, faite d’empathie et de spontanéité : « Say I do, Harlem, New York. Je les ai rencontrés un jour où nous étions coincés dans une rame de métro en panne. Nous nous sommes bien amusés et sommes immédiatement devenus amis. Ils se mariaient le lendemain et m’ont invitée à leur mariage. »
Des mondes que tout semble opposer
En 1979, la photographe pénètre dans un autre univers : celui des clubs de boxe amateurs pour enfants. Pour ces très jeunes garçons, le ring représente souvent l’unique espoir d’échapper à la misère. Elle saisit avec une infinie justesse leur détermination, à l’image du petit Carlos Villafane, cinq ans à peine, dont les immenses prunelles sombres foudroient instantanément le regard du spectateur.

Martine Barrat, Mamadou a choisi son fauteuil rue Polonceau, La Goutte d’Or, 1982
Photographie • © Courtesy de Martine Barrat et de la Galerie Rouge
Dans les années 1980, alors qu’elle travaille pour Libération, Martine Barrat découvre ensuite la Goutte-d’Or. Elle retrouve chez les enfants de ce quartier populaire parisien, où vivent de nombreuses familles originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, la même vitalité et la même insouciance malgré des conditions de vie difficiles. Comme à New York, elle tisse des liens d’amitié avec les familles qu’elle retrouve au fil de ses séjours.
La rue est une seconde maison pour Martine Barrat, le théâtre de toutes les rencontres, entre Paris et New York, mais aussi entre des mondes que tout semble opposer. En témoignent les campagnes qu’elle réalise pour Alaïa à Harlem ou pour Yohji Yamamoto dans les favelas brésiliennes. Amie d’enfance d’Yves Saint Laurent, avec qui elle a grandi à Oran, elle nourrit également une intense passion pour la mode. De Bob Marley à Marguerite Duras, elle a aussi immortalisé nombre des grandes figures de son époque, toujours avec cette humilité dont elle ne s’est jamais départie au cours de ses mille et une vies.
Martine Barrat. Soul of the city
Du 6 juillet 2026 au 4 octobre 2026
Espace Van Gogh • Place Félix Rey • 13200 Arles
www.patrimoine.ville-arles.fr
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