Suspendues dans les airs par une simple chaîne, les sculptures de Ruth Asawa (1926–2013) défient les lois de la gravité avec une élégance et une poésie rares. Ces formes aériennes faites de fil de fer tissé à la main ressemblent à de délicats cocons au creux desquels de mystérieux insectes auraient achevé leur mue. L’apparente fragilité de ces œuvres aussi délicates que de la dentelle tranche avec l’architecture phénoménale du Guggenheim de Bilbao, dont elles habitent les immenses espaces de leur présence souveraine et silencieuse.
Ce printemps, le musée basque consacre à cette grande artiste américaine disparue en 2013 sa première rétrospective européenne – un événement tant elle est injustement méconnue sur le Vieux Continent, même si en France, le public parisien a pu admirer une poignée de ses sculptures dans le parcours tentaculaire de l’exposition « Elles font l’abstraction » au Centre Pompidou en 2021. Artiste protéiforme, Asawa est une figure à part dans le paysage artistique américain de la seconde moitié du XXe siècle, qui a autant brillé par sa créativité et son savoir-faire que par son engagement auprès des communautés de San Francisco pour favoriser leur accès à l’éducation artistique comme levier d’émancipation.
Des débuts dans un climat de racisme post-Pearl Harbor
Rien, pourtant, ne prédestinait cette artiste, née en 1926 dans une famille de modestes fermiers originaires du Japon, à une telle trajectoire. En 1942, à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, la jeune femme et les siens sont contraints de tout abandonner et se retrouvent incarcérés au camp de Santa Anita, où sont détenus quelque 18 000 Américains d’ascendance japonaise. L’accès à l’éducation y est rudimentaire. C’est pourtant dans ce contexte qu’elle fait la rencontre de trois anciens employés des studios Disney, eux aussi internés, auprès desquels elle suit des cours de dessin.

Rétrospective de Ruth Asawa au Guggenheim de Bilbao, 2026
© 2026 Ruth Asawa Lanie
Transférée dans un autre camp, elle poursuit tant bien que mal son apprentissage artistique. Grâce à une bourse, la jeune Ruth, qui souhaite aussi enseigner l’art, obtient l’autorisation d’étudier au Milwaukee State Teachers College, sans toutefois parvenir à achever son cycle. Dans un climat profondément hostile envers les descendants japonais, l’étudiante victime de racisme ne trouve aucune école où effectuer son stage pratique obligatoire… Elle sera donc artiste !
Des œuvres tressées de fils métalliques
C’est ainsi qu’elle rejoint le Black Mountain College, mythique école d’art expérimentale de Caroline du Nord où sont aussi passés John Cage, Merce Cunningham, Robert Rauschenberg et Willem de Kooning. Asawa s’épanouit dans ce lieu singulier où l’art se mêle à la vie dans tous ses aspects. La jeune femme participe, comme chaque étudiant, aux tâches qui rythment le quotidien de la communauté – agriculture, cuisine…
Ses œuvres longilignes aux courbes organiques, souvent monumentales, jouent avec la transparence, l’intérieur et l’extérieur, l’ombre et la lumière, flottant dans l’espace comme d’étranges créatures qui hantent les fonds marins.
Surtout, elle suit les cours de Josef Albers, ancien maître du Bauhaus venu enseigner avec son épouse Anni après la fermeture de l’école par les nazis en 1933. En véritable mentor, il lui « apprend à regarder » et lui fait manipuler de petits fils de fer… Mais le déclic ne viendra que l’année suivante, lors d’un séjour au Mexique. Dans la région de Toluca, elle découvre une technique ancestrale de paniers métalliques utilisés notamment pour transporter les œufs. Cette structure tressée en continu devient dès lors le principe fondateur d’une grande part de son œuvre sculptée, qu’elle considère comme un « langage » à part entière.
Mariée à Albert Lanier, un architecte rencontré au Black Mountain College, elle s’installe à San Francisco. Difficile de trouver un appartement pour contenir à la fois la vie d’une famille nombreuse et la pratique débordante de Ruth. Le couple et leurs six enfants finissent par s’installer dans une grande demeure de Noe Valley, quartier ouvrier cerné de collines. Les œuvres d’Asawa se déploient dans chaque pièce, suspendues au plafond. Les amis vont et viennent : la porte leur est toujours ouverte. Les enfants participent pleinement à la création des œuvres de leur mère. La maison est à la fois refuge, sanctuaire familial et atelier ouvert.

Le salon de la maison de Ruth Asawa à Noe Valley, San Francisco, 1969
© 2026 Rondal Partridge Archives / © 2026 Ruth Asawa Lanier, Inc. / Courtesy David Zwirner
C’est dans cet élan que ses sculptures aériennes atteignent leur pleine maturité. Ruth Asawa travaille inlassablement les fils de cuivre, de laiton ou d’aluminium, qu’elle triture et assemble par petits nœuds et boucles selon un principe proche du crochet. Ses œuvres longilignes aux courbes organiques, souvent monumentales, jouent avec la transparence, l’intérieur et l’extérieur, l’ombre et la lumière, flottant dans l’espace comme d’étranges créatures qui hantent les fonds marins.
Une artiste sans limite
À partir des années 1960, une plante désertique séchée de la vallée de la Mort, reçue en cadeau, lui inspire un nouveau langage formel tout aussi sophistiqué : des brins de fil de fer noués cette fois autour d’un tronc central se déploient progressivement en branches de plus en plus fines, évoquant les succulentes ou encore les plantes virevoltantes qui traversent les zones arides du sud-ouest américain.

Ruth Asawa, Sans titre (S.451, Mur en fil de fer noué, avec centre ouvert et six branches, inspiré par la nature), vers 1965
Fil de laiton et de cuivre • 63,5 × 73,7 × 19,1 cm • Coll. particulière • © 2026 Ruth Asawa Lanier, Inc. / Courtesy David Zwirner / Photo Dan Bradica
Ces arbres de fils cachent une forêt d’œuvres encore plus vaste. Car Ruth Asawa ne s’est jamais cantonnée à un seul médium. Dans les années 1960, elle se forme à l’estampe au Tamarind Lithography Workshop (où passe également Josef Albers) et, séduite par les infinies possibilités graphiques de cette pratique, produit des lithographies aux motifs puisés, là encore, dans la nature. Le dessin l’accompagne aussi tout au long de sa vie et devient sa pratique principale lorsque le lupus dont elle souffre l’empêche de travailler sur des sculptures monumentales.

Ruth Asawa, Coquelicot (TAM.1479), 1965
Lithographie • 76,4 × 52,2 cm • Coll. MoMA, New York • © 2026 Ruth Asawa Lanier, Inc. / Courtesy David Zwirner / Photo © 2015 MoMA, NY
Si peu d’Européens la connaissent, sa notoriété aux États-Unis est beaucoup plus importante : exposée au Whitney Museum of American Art de New York et à la Biennale de São Paulo dès 1955, Ruth Asawa a bénéficié d’une première grande monographie au SFMOMA en 1973, avant de se retirer progressivement du devant de la scène pour se consacrer à sa famille – sans jamais, pour autant, s’arrêter de créer. À San Francisco, elle répond également à plusieurs commandes publiques : la fontaine Andrea à Ghirardelli Square, représentant une sirène allaitant un bébé, ou bien les fontaines origami de la rue Nihonmachi, dans le quartier japonais, hommage discret à ses propres racines… Autant d’œuvres solidement ancrées dans la pierre et le béton, qui contrastent avec la délicatesse de ses formes suspendues et rappellent combien cette artiste hors norme savait décidément tout faire. Surtout, comme elle le formulait, rendre « l’ordinaire extraordinaire ».
Ruth Asawa. Rétrospective
Du 19 mars 2026 au 13 septembre 2026
Museo Guggenheim • 2 Abandoibarra Etorbidea • 48009 Bilbao
www.guggenheim-bilbao.eus
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