qui était le « Cezanne de la fausse monnaie » ?


7 000 euros : c’est la coquette somme déboursée par un collectionneur en mai 2015 pour un billet de 100 francs datant des années 1960. Cela peut sembler absurde ; dépenser une somme folle à quatre chiffres pour un vieux bout de papier qui à première vue n’a rien d’une rareté ! La fièvre acheteuse aurait-elle frappé cet homme ? Non, évidemment : ce billet est un vrai-faux « Bonaparte » et, surtout, un authentique Bojarski

Pendant douze ans, entre la fin des années 1940 et le début des années 1960, Ceslaw Bojarski (1912–2003), homme discret et père de famille en apparence irréprochable, a fabriqué dans le secret de son atelier et mis en circulation près de 300 millions d’anciens francs. Le tout sans recevoir l’aide d’aucun complice ni éveiller de soupçons, jusqu’à son arrestation en 1964. Sa redoutable minutie lui vaut alors dans la presse le surnom de « Cezanne de la fausse monnaie », même si son art relève davantage de Louis-Léopold Boilly, maître du trompe-l’œil au XVIIIe siècle, que du peintre d’Aix, précurseur du cubisme.

Un brillant faussaire au cœur d’un film et d’une expo

Photographie d’identité judiciaire de Ceslaw Bojarski

Photographie d’identité judiciaire de Ceslaw Bojarski, 21 janvier 1964




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Ce destin hors norme, digne d’une fiction, est aujourd’hui au cœur du biopic L’Affaire Bojarski réalisé par Jean-Paul Salomé (en salles depuis le 14 janvier), avec Reda Kateb, remarquable dans le rôle de cet artiste faussaire introverti, et Sara Giraudeau, qui incarne son épouse. Hasard du calendrier, les Archives nationales reviennent, elles aussi, sur son parcours à travers l’exposition « Faux et faussaires », visible jusqu’au 2 février prochain.

Il faut dire que l’itinéraire de Bojarski n’a rien à envier à un roman, ou en l’occurrence à un scénario de film noir. Né en 1912 à Łańcut, dans le sud-est de la Pologne alors rattachée à l’Autriche-Hongrie, il se serait formé au métier d’ingénieur-architecte. Officier dans l’armée polonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier en Hongrie mais parvient à s’échapper. Sa cavale le mène alors jusqu’en France, où il espère bien reprendre une carrière d’ingénieur. Car Bojarski est un inventeur-né, un bricoleur hors pair. De son esprit visionnaire, peut-être trop en avance sur son temps, naissent des prototypes de stylos à bille, de rasoirs électriques et même de dosettes de café. Mais sans état civil, ses dépôts de brevets sont systématiquement rejetés… Et l’homme se trouve finalement devancé.

La technique minutieuse d’un artiste de la fausse monnaie

À la fin de la guerre, celui qui se fait alors appeler Jan Bojarski semble condamné aux petits boulots qui ne lui assurent que de maigres ressources, bien insuffisantes pour faire vivre sa famille. Il traficote un temps avec le gang des Tractions Avant, mythique réseau de malfaiteurs dont les attaques à mains armées font les gros titres dans la presse d’après-guerre. Mais c’est finalement en loup solitaire qu’il révèle toute l’ampleur de son talent. En 1948, il aménage dans un débarras de son pavillon à Bobigny un atelier secret, où il se livre à la fabrication clandestine de faux billets. L’ingénieux faussaire fabrique lui-même ses propres outils puis perfectionne sa technique en se dotant de tout un attirail de presses, de rotatives et de malaxeur de pâte à papier.

Reda Kateb incarne Ceslaw Bojarski dans le film « L’Affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé

Reda Kateb incarne Ceslaw Bojarski dans le film « L’Affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé, 14 janvier 2026




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© 2025, Guy Ferrandis / Le Bureau Films / Les Compagnons du Cinema

Il se vante notamment d’avoir ajouté de l’éclat au regard de Bonaparte, sur les fameux billets de 100 francs, tel un véritable peintre parachevant son grand œuvre…

Ainsi Bojarski écoule-t-il ses premiers billets de 1 000 francs « Minerve et Hercule » type 1945. Sa technique est si minutieuse qu’il est impossible, à l’œil nu, de reconnaître la supercherie. Si la Banque de France constate rapidement la circulation en Île-de-France de ces contrefaçons, cela n’arrête guère notre faussaire qui poursuit incognito sa petite entreprise avec des billets de 5 000 francs « Terre et Mer » type 1949, puis les billets de 100 nouveaux francs « Bonaparte » type 1959, son chef-d’œuvre absolu, fruit de plus de dix ans de perfectionnement.

Recto d’un faux billet de cent nouveaux francs type « Bonaparte »

Recto d’un faux billet de cent nouveaux francs type « Bonaparte », vers 1961




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Le processus est d’une complexité folle mais la détermination de Bojarski est sans limite. Celui-ci fabrique lui-même son papier à partir d’un savant mélange de feuilles de cigarette OCB et de calque, qu’il égoutte avant de réaliser le filigrane. Il reproduit ensuite un billet authentique sur de multiples plaques de zinc et de cuivre gravées en taille-douce, à la manière d’un véritable graveur professionnel. Le faux-monnayeur confectionne la typographie, prépare ses mélanges de couleurs, puis imprime chaque billet couleur par couleur. Dernière étape : le vieillissement artificiel, afin de donner l’illusion de billets déjà en circulation. L’illusion est si parfaite que les experts de la Banque de France y voient, en pleine guerre froide, l’œuvre de forces étrangères malveillantes cherchant à déstabiliser l’économie du pays.

Une activité réalisée dans le plus grand secret

Son épouse elle-même ignorait tout de l’improbable savoir-faire de son mari…

Dans son film L’Affaire Bojarski, Jean-Paul Salomé insiste sur la démarche quasi artistique du malfrat. La caméra s’attarde longuement sur le processus de fabrication, soulignant la virtuosité du trait de Bojarski, qui finit par trouver ses propres billets plus beaux que ceux de la Banque de France. Il se vante notamment d’avoir ajouté de l’éclat au regard de Bonaparte, sur les fameux billets de 100 francs, tel un véritable peintre parachevant son grand œuvre… C’est ce qui lui vaut cette notoriété affolant encore aujourd’hui les enchères.

Soucieux de ne pas attirer l’attention, Bojarski veille à conserver un train de vie modeste et s’interdit tout achat ostentatoire. C’est tout juste si ses activités de contrebande lui permettent de faire bâtir un petit pavillon à Montgeron. Il y aménage la cave pour y poursuivre son œuvre clandestine en toute discrétion. Son épouse elle-même ignorait tout de l’improbable savoir-faire de son mari… Jusqu’à ce que ce dernier soit finalement dénoncé par deux complices avec lesquels il s’était tardivement associé, voyant sa santé décliner.

Bastien Bouillon dans le rôle du commissaire André Mattei, dans « L’Affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé

Bastien Bouillon dans le rôle du commissaire André Mattei, dans « L’Affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé




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© 2025, Guy Ferrandis / Le Bureau Films / Les Compagnons du Cinema

Trahi, Ceslaw Bojarski est arrêté le 17 janvier 1964, à l’issue d’une longue enquête menée sous la supervision du commissaire divisionnaire Émile Benhamou, incarné à l’écran par Bastien Bouillon (renommé commissaire André Mattei), particulièrement convaincant dans le rôle de cet homme opiniâtre obsédé par sa quête. Jugé devant les assises de la Seine, Bojarski est finalement condamné en 1966 à 20 ans de réclusion criminelle pour fabrication et mise en circulation de fausse monnaie, avant de voir sa peine réduite à 13 ans pour bonne conduite.

En 1978, nouveau rebondissement : alors qu’il séjourne dans le Massif central avec son épouse, des travaux entrepris à son domicile à la suite d’une fuite d’eau conduisent à une découverte stupéfiante : dix lingots d’or et 797 louis d’or ! Le pactole sera saisi pour indemniser une partie du préjudice porté à la Banque de France. Atteint de la maladie d’Alzheimer, Bojarski termine sa vie dans la misère et s’éteint le 2 mai 2003. L’artiste faussaire avait un temps proposé ses services à la Banque de France qui, tout en reconnaissant son talent, n’y donna jamais suite…


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L’Affaire Bojarski

Par Jean-Paul Salomé

En salles depuis le 14 janvier 2026
France • 2025 • 128 min.


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Faux et faussaires. Du Moyen Age à nos jours

Du 15 octobre 2025 au 2 février 2026

www.archives-nationales.culture.gouv.fr





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