Une branche d’olivier mort à l’hiver 1954 prolonge la tête d’un cerf en bronze, plantée au milieu de la cour du musée de la Chasse et de la Nature. Ce bout de bois ne nous est pas inconnu : lorsque nous avions rencontré Lionel Sabatté dans son atelier au printemps dernier, l’artiste nous l’avait montré parmi les innombrables – et saugrenues – matières qu’il conserve : de la poussière de roche volcanique à de la terre de Lascaux, en passant par des peaux mortes. Ces résidus de matière organique sont pour lui comme les couleurs d’une improbable palette.
Intitulée Mort fertile, la sculpture placée dès l’entrée de sa nouvelle exposition, raconte ce moment « peu montré dans l’art », dit-il, où l’animal perd ses bois. Et si un arbre pouvait ensuite y pousser ? De cette « leçon de la nature », l’artiste en tire un horizon esthétique : « la construction par la perte », résume-t-il. Pour Amélie Adamo, commissaire de l’accrochage, c’est « l’idée d’une ambiguïté entre animal, paysage, humain » qui est affirmée dès l’entrée. Dans le sillage de l’anthropologue Philippe Descola, qui décloisonne nature et culture, le travail de Lionel Sabatté « repense à l’horizontal notre rapport au vivant. »
Explorer l’intériorité des bêtes
Sous les regards acérés d’une flopée de chouettes, nous pénétrons dans l’exposition comme dans une grotte, où nous accueille une grande ourse. De l’animal, on distingue la forme et on devine sa force, grâce à sa structure solide en fer et sa chair faite de ciment romain. Cette matière, composée de chaux et de pouzzolane, a la particularité de « cicatriser » au fil du temps, lorsque des fissures apparaissent. Ses imperfections la consolident. Exactement le genre de beauté accidentelle que traque Lionel Sabatté.

Lionel Sabatté, Morsure de l’air du 18–05–2026, 2026
Oxydation et terre de Lascaux sur toile • 200 × 120 cm • © Lionel Sabatté, ADAGP, Paris, 2026. Photo Crégory Copitet
Les illustres animaux de la forêt sculptés en ciment ou en poussière, qui croiseront notre route au fil du parcours (cerf, sanglier, loup et ours) sont comme les négatifs des êtres empaillés qui habitent les lieux, desquels subsistent seulement un pelage, des dents, des yeux. Face à ces coquilles vides, l’artiste préfère explorer l’intériorité des bêtes. Un anti-cabinet de curiosités, fait de matière organique et minérale, qui entrelace les formes du vivant.
Des œuvres nées de l’oxydation et de la poussière
De manière inédite, à l’occasion de cette exposition, Lionel Sabatté dévoile de grandes toiles réalisées à partir d’un procédé d’oxydation, qu’il réservait jusqu’alors à des formats sur papier plus réduits. « La morsure de l’air » : c’est l’expression poétique qu’il emploie pour qualifier la réaction chimique née du contact d’un métal à l’oxygène, d’où jaillissent ensuite un bleu cuivre, un marron rouille, un noir ferreux…
« Le corps qui sort de sa limite, ça nous terrorise. Ces endroits du dégoûtant, c’est ça qui m’intéresse. »
Lionel Sabatté
Une série de « Têtes » conçues par oxydation tournent ainsi autour de la grande ourse de béton, telles des petites planètes. À l’écart, une autre tête, minuscule, a été accrochée sur un mur blanc. Elle est faite de la poussière que l’artiste a ramassée dans le métro parisien à la station Châtelet. Elle n’est constituée que de ces petits riens qui s’échappent des corps en mouvement et qui nous répugnent. « Le corps qui sort de sa limite, ça nous terrorise. Ces endroits du dégoûtant, c’est ça qui m’intéresse », précise Lionel Sabatté.

Lionel Sabatté, Pelages, 2026, dans l’exposition « Ce qui reste »
Tapisseries – laine tissée, fils de laine, huile et brou de noix • © Lionel Sabatté, ADAGP, Paris, 2026. Photo Marc Domage
À pas de loup, on monte les étages du musée, de la salle du Sanglier à la salle des Trophées. L’artiste joue avec les contrastes de taille et de textures du vivant, dévoilant dans une pièce une série de petits dessins en poils de brebis (les « Ensauvagements »), et dans l’autre deux grandes tapisseries (les « Pelages »), sur lesquelles figurent des formes animales et archaïques peintes sur le vif. L’art pariétal n’est jamais loin…
Illusions animales
Au-dessus du troupeau, il y a bien sûr les volatiles. Des hirondelles de poussière, acquises par le musée, mais aussi des petites chouettes en bronze, conçues spécialement pour cette exposition. Des chevêches s’alignent ainsi dans les vitrines aux côtés des fusils de la collection permanente. Par leur matière métallique, elles pourraient elles-mêmes devenir des armes létales. Ou bien des pétales : leur forme pointue et leur aspect précieux donneraient tout aussi l’illusion de fleurs en train d’éclore.

Lionel Sabatté, Poussin de chouette du 06–04–2026, 2026
Oxydation et terre de Lascaux sur papier Arches • © Lionel Sabatté, ADAGP, Paris, 2026. Photo Crégory Copitet
Un chien de chasse (un « basset préhistorique ») nous conduit bientôt vers un ours sur ces deux pattes, né d’une « morsure de l’air ». Sur la toile, on débusque des traces de doigt – celles de l’artiste, qui a voulu en faire une version anthropomorphique : « D’un point de vue anatomique, je lui ai sorti l’épaule, c’est ça qui l’humanise ». Debout, la gueule tournée vers le ciel, l’animal paraît s’élever de la terre, hurlant à la mort (ou à la vie).

Lionel Sabatté, Papillon métissé du 01/06/2026, 2026
Ongles, papillon et boîte d’entomologie • 26 × 19,5 × 5 cm • © Lionel Sabatté, ADAGP, Paris, 2026. Photo Crégory Copitet
La fin du parcours nous fait sortir du bois avec légèreté. De petits papillons « métissés » aux couleurs chatoyantes se posent doucement sur nos épaules… Après avoir récupéré des lépidoptères abîmés chez le célèbre taxidermiste Deyrolle, l’artiste en a fait des collages. Chaque individu ailé est composé de fragments de papillons issus des cinq continents. Le corps des insectes a été reconstitué avec des ongles et des peaux mortes – de l’artiste lui-même, principalement. Plus loin, des abeilles (les « Envoûteuses ») et une rose blanche sont faites du même bois. Une tentative de réparer les vivants, avec ce qu’il en reste.
Ce qui reste. Lionel Sabatté
Du 15 octobre 2026 au 21 mars 2027
Musée de la Chasse et de la Nature • 62, rue des Archives • 75003 Paris
www.chassenature.org
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