En 1925, dans la préface de son livre Fleurs qu’il dédicace à ses petits-enfants adorés, Gustave Fayet écrit : « Soyez distraits ; pensez à moi, regardez la mouche qui se posera sur la verrue de votre garde-chiourme, faites de belles taches d’encre sur vos cahiers. Une belle tache peut être le point de départ d’un beau dessin. » Des mots qui en disent long sur la personnalité de son auteur…
Mais qui était-il seulement ? « Fayet était resté l’un des secrets les mieux gardés de l’histoire de l’art moderne : aucune recherche systématique n’avait encore été menée, les archives n’avaient jamais été complètement accessibles. La famille les a spécialement ouvertes pour cette exposition », explique Sylvie Patry, commissaire générale invitée de la grande exposition que la fondation Louis Vuitton lui consacre cet automne.

Gustave Fayet photographié vers 1915 à la Fontfroide, l’abbaye cistercienne qu’il a acquise dans l’Aude sept ans plus tôt
© Archives familiales Gustave Fayet / MAGFF
Jusqu’à présent totalement inconnu du grand public, identifié seulement par les historiens de l’art qui avaient vu son nom apparaître dans les provenances de certains chefs-d’œuvre des plus grands musées du monde, Fayet fut un personnage singulier, à la fois brillant entrepreneur et amoureux des arts, conservateur du musée de Béziers et artiste, languedocien et parisien.
Comme l’écrit Olivier Schuwer, coordinateur de la Saison Fayet organisée pour le centenaire de sa mort, « longtemps, les arts auront été la récréation de l’ ‘homme d’affaires’ qui s’amuse en collectionnant ou en se rêvant ‘peintre attitré’ de Dieu et ‘fournisseur de tapis de ses archanges et de ses anges’ ». Cette « récréation » va pourtant le mener très haut sur le podium des collectionneurs.
200 Gauguin, 26 Matisse, 16 Van Gogh…
Héritier d’une fortune et gestionnaire des entreprises viticoles, ferroviaires et minières familiales, Fayet fut un amateur d’art compulsif mais aussi très avisé, capable d’acheter précocement des artistes qui allaient plus tard s’attirer tous les suffrages.

Vincent van Gogh, Jardin public à Arles (le jardin du poète), 1888
huile sur toile • 92 × 73 cm • ADAGP Paris 2026 pour les oeuvres de ses membres • Coll. et © MAGFF
Autant d’œuvres qu’il exposait dans ses différentes propriétés, toutes décorées avec un goût certain, parfois par Fayet lui-même : l’hôtel particulier familial de Béziers – devenu musée Fayet –, le château d’Igny, dans la vallée de la Bièvre, l’élégante villégiature de Costebrune, dans le Var, mais aussi l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lez-Avignon, que Fayet acheta pour son amie, la poétesse Elsa Koeberlé.
Fayet faisait volontiers découvrir sa collection aux curieux, ouvrant les portes de son salon et prêtant ses œuvres pour des expositions.
Quant à la merveilleuse abbaye de Fontfroide, qui demeure encore aujourd’hui dans le giron familial, elle occupe une place à part : Fayet y créa son havre de paix et de culture, restaurant et décorant l’ancien édifice cistercien acheté en 1908 à l’état de quasi-ruine, y recevant ses amis musiciens, artistes et écrivains, qui s’appelaient eux-mêmes les « Fontfroidiens » (Ricardo Viñes, André Suarès, Richard Burgsthal, Odilon Redon…). Pour compléter ce panorama immobilier, il faudrait aussi citer les nombreuses propriétés viticoles languedociennes, héritées de sa famille ou de celle de son épouse, Madeleine d’Andoque.

Gustave Fayet, Crépuscule, sans date
Pastel • 25 × 31cm • ADAGP Paris 2026 pour les oeuvres de ses membres • Coll. et © MAGFF
Toutefois, c’est principalement à Paris, dans son appartement de la rue de Bellechasse – loué à partir de 1905 –, que l’homme exposait son trésor, sa fabuleuse collection d’art de son temps, constituée en seulement quelques années, entre 1900 et 1907 : près de 200 Gauguin (alors l’ensemble le plus complet d’œuvres des différentes périodes de l’artiste), 16 Van Gogh (encore inconnu du grand public), 11 Cezanne, près de 26 Matisse, plus de 50 Bonnard… Autant de tableaux que Fayet faisait volontiers découvrir aux curieux, ouvrant les portes de son salon et prêtant ses œuvres pour des expositions.
Roi sur le marché d’art
Comment Fayet devint-il cet œil si éclairé ? Si son père était peintre amateur, son initiation se fit par son entourage, notamment grâce à son ami d’enfance, le collectionneur et critique d’art Maurice Fabre, qui lui fit notamment rencontrer Odilon Redon, ou encore le peintre George Daniel de Monfreid, confident de Gauguin. Cette trajectoire de Fayet collectionneur, narrée par l’exposition, s’avère passionnante.

Edgar Degas, Danseuse ajustant son épaule, vers 1896–1899
Pastel sur papier • 44,5 × 35,6 cm • Collection particulière • © Christie’s Images / Bridgeman Images
Tout commence par l’achat en bloc de 40 tableaux, plutôt impressionnistes (Pissarro, Sisley, Degas, Renoir, Monet…). Rien que de très classique. Mais Fayet les achète non pas pour les conserver mais comme monnaie d’échange pour d’autres acquisitions. Roi des affaires, Fayet l’est aussi sur le marché de l’art.
Fayet n’avait-il pas dit jadis à son épouse : « On peut gagner de l’argent avec la peinture » ?
Et lorsque sa « vraie » collection sera constituée, il la dépècera à nouveau, ne résistant pas à la tentation de très bien vendre ses pépites acquises au bon moment. Il cède ainsi des Gauguin au marchand Ambroise Vollard en 1907, puis aux collectionneurs russes Sergueï Chtchoukine pour la somme colossale de 45 000 francs et Ivan Morozov pour 27 000 francs. Sept Cezanne sont aussi vendus pour 100 000 francs. Fayet n’avait-il pas dit jadis à son épouse : « On peut gagner de l’argent avec la peinture » ?
Gustave Fayet créateur de céramiques, tapis, textiles…

Kees van Dongen, Le Manteau de Manille, vers 1910–1911
Huile sur toile • 100 × 81 cm • Collection de S. et P. Traboulsi
Car collectionner ne suffit pas au Biterrois. Fayet devient artiste à son tour. Peintre intéressant mais sans génie, il s’exprime avec talent dans les arts décoratifs : céramiques émaillées, textiles imprimés, tapis. Comme toujours, il s’engage à fond, achète des manufactures pour produire ses objets, les expose au public, avec un certain succès, au Salon d’automne ou chez Durand-Ruel.
« Cette dimension créatrice de Fayet était jusqu’ici largement méconnue – c’est un territoire qu’il a fallu défricher presque entièrement », souligne Angeline Scherf, commissaire associée de l’exposition. Toute cette facette de sa vie, présentée pour la première fois, constitue ainsi une véritable redécouverte. Car après sa mort, le souvenir du sémillant Gustave Fayet s’est effacé au-delà du seul cercle familial, sa collection continuant à être dispersée. Est demeurée, dans le silence de son vert vallon, la magnétique Fontfroide, l’œuvre d’art total de Fayet, habitée en partie, jusqu’il y a encore peu de temps, par sa famille. L’heure était venue de révéler toute l’histoire de cet étonnant monsieur Fayet.
Une immense collection dispersée
Voilà aussi où réside le mystère Fayet : sa collection, aussi impressionnante soit-elle, fut somme toute éphémère. L’industriel aurait pu vouloir la muséifier, il n’en fut rien. Pour quelle raison ? Si certains spécialistes évoquent un homme déçu par les institutions, c’est avant tout sa passion pour Fontfroide, engloutissant alors des sommes considérables, qui semble avoir justifié ces ventes…

La bibliothèque à l’abbaye de Fontfroide, avec au mur « Le jour » d’Odilon Redon peint en 1910–1911, l’une des trois oeuvres monumentales réalisées pour cette pièce intime des appartements de Fayet
ADAGP Paris 2026 pour les oeuvres de ses membres • © Fondation Louis Vuitton / Nicolas Matheus
Fontfroide, où l’ami Redon réalisera ses derniers grands décors pour la bibliothèque, Le Jour, La Nuit et Le Silence – exposés pour la première fois à Paris dans le cadre de l’exposition. Le peintre symboliste tient une place à part dans la vie de Fayet.
C’est lui qui le détourne un temps de sa vocation de peintre en lui suggérant d’exprimer davantage son âme, pour mieux se retrouver comme créateur d’arts appliqués. « Depuis quelques années j’exposais régulièrement […] je me hâtais de fermer ma boîte. Je regardais la nature et je la vis tout autre. »
Article publié dans le numéro 509 de Beaux Arts Magazine à paraître ce vendredi 16 octobre 2026.
Gustave Fayet – Collectionneur, créateur
Du 9 octobre 2026 au 8 mars 2027
Fondation Louis Vuitton • 8 avenue du Mahatma Gandhi • 75116 Paris
www.fondationlouisvuitton.fr
À voir à l’abbaye de Fontroide
« Gustave Fayet – L’esprit d’entreprise » jusqu’au 29 novembre
« Gustave Fayet – Symphonie décorative à Fontfroide » jusqu’au 17 janvier
Abbaye de Fontfroide • Route départementale 613 Narbonne (Aude)
Pour en savoir plus
Pour plus d’informations, le site dédié à Gustave Fayet rassemble l’ensemble de la documentation disponible sur le collectionneur et artiste – biographie, chronologie, œuvres, archives et actualités de la Saison du centenaire.
Gustave Fayet – Artiste et collectionneur par Alexandre d’Andoque éd. Gallimard, 352 p., 24 €
Une vie pour l’art : Gustave Fayet – Artiste et collectionneur de la modernité, documentaire disponible sur arte.tv • 52 min
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