Au Rijksmuseum d’Amsterdam, Willem De Kooning en pleine création


Springs, hameau de Long Island (État de New York) : érigée au beau milieu de la nature, non loin de l’océan, la maison-atelier de Willem De Kooning fait figure de refuge loin des fracas du monde. Baignés par la lumière du mois de mai, les lieux, étrangement silencieux et trop bien rangés pour y déceler encore une activité artistique, ont été préservés du temps, figés dans une douce éternité grâce à la famille de l’artiste qui l’entretient et y séjourne régulièrement. Tout y est scrupuleusement conservé, pinceaux, tubes et pots de peinture à foison, palettes en tout genre, grand chevalet, nuanciers avec tests de couleurs annotés.

Quelques grandes toiles des dernières années sont accrochées ici et là et, parmi ces émouvants vestiges, on trouve même, pareille à une relique, une paire de chaussures maculées de taches. Depuis les baies vitrées, dans le jardin, tandis que détale un chevreuil, l’imposante sculpture de bronze issue de sa période tardive prend des allures de gardien du temple… L’artiste est omniprésent. Partout son ombre plane sur la propriété, dans chaque pièce, chaque recoin de la demeure conçue selon ses plans, où il choisit de s’installer pour écrire le dernier chapitre de sa vie alors qu’il entrait dans sa soixantième année.

En 1972, le peintre devant l’une de ses toiles dans le grand jardin entourant l’atelier, adossé au kiosque en bois.

En 1972, le peintre devant l’une de ses toiles dans le grand jardin entourant l’atelier, adossé au kiosque en bois.

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© Patricia Fried & Lauren A. Wendle

Les lieux ne sont pas ouverts au public, mais la famille reçoit les collégiens, étudiants et chercheurs qui travaillent sur son œuvre. Sous l’œil vigilant, bleu translucide, de sa petite-fille Lucy – enfant de sa fille unique Lisa –, les équipes du Rijksmuseum d’Amsterdam nous ont ouvert les portes de ce havre de paix suspendu dans le temps à l’occasion de l’exposition qu’ils préparent sur cet enfant du pays devenu l’une des figures emblématiques de l’École de New York, ou expressionnisme abstrait, aux côtés de Pollock, Gottlieb, Newman, Motherwell.

De Rotterdam à New York

Incarnation du renouveau de la peinture américaine, auréolé de gloire et de succès dès les années 1950, Willem De Kooning a dû pourtant attendre 1962 avant d’être naturalisé, près de 40 ans après son arrivée, par son pays d’adoption. Originaire de Rotterdam et passionné par le dessin dès son plus jeune âge, il avait été contraint d’arrêter sa scolarité à l’adolescence pour participer aux revenus de sa famille nombreuse recomposée, dans une situation économique précaire aggravée par la Première Guerre mondiale.

Devenu apprenti dans une entreprise de décoration, il s’y est formé à la peinture en bâtiment, au veinage sur bois, au marbrage, au vitrail au plomb et au design d’intérieur, autant de savoir-faire qu’il mettra à profit plus tard et dans lesquels il se montre si doué que ses employeurs l’encouragent à suivre les cours du soir de l’Académie des arts visuels et des sciences techniques de la ville. Il y reçoit un enseignement rigoureux, comme en témoigne le seul dessin conservé de cette période, une nature morte au réalisme précis exposée au Rijksmuseum.

L’artiste en devenir scrute à la loupe l’impressionnisme néerlandais, s’essaie au symbolisme après un séjour à Bruxelles et mène une vie de bohème en dévorant les romans de Dostoïevski. Jusqu’à ce que l’appel du large l’entraîne à tout quitter pour réaliser son rêve américain.

Cap sur les États-Unis, où il entre clandestinement en juillet 1926. Débarqué à Newport News, en Virginie, il rejoint Hoboken dans le New Jersey, où il loge dans un foyer de marins néerlandais et trouve un emploi de peintre en bâtiment. L’année suivante, il s’installe à Manhattan et gagne sa vie en tant que travailleur indépendant pour la société de design Eastman Brothers. Il arpente Greenwich Village, tisse des liens avec la communauté d’artistes d’une scène culturelle bouillonnante.

Atelier de Willem de Kooning

Atelier de Willem de Kooning

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© The Willem De Kooning Foundation / ADAGP, Paris 2026.

C’est ici, à New York, dans les galeries de la future capitale des arts qui volera bientôt la vedette à Paris et au Museum of Modern Art (MoMA) inauguré en 1929, que De Kooning découvre les maîtres de l’art moderne, Picasso, de Chirico, Brancusi, Soutine, Klee, Miró… Et surtout Matisse dont les couleurs librement utilisées restent gravées dans sa rétine. Parmi ses amis et mentors, le peintre et collectionneur John Graham, les artistes Stuart Davis et Arshile Gorky ont une grande influence sur ses premières toiles, que le jeune peintre, insatisfait, détruit en majorité.

« La peinture en tant que mode de vie »

Au milieu de ces années 1930 marquées par la Grande Dépression, l’artiste trouve sa voie au sein des programmes artistiques lancés par le New Deal de Roosevelt pour sortir de la crise. Employé de 1935 à 1937 par le Federal Art Project de la Work Projects Administration (WPA), Willem met ses talents au service de la division des peintures murales de New York.

« De Kooning a eu pour obsession de se renouveler sans cesse, de ne jamais se trouver là où on l’attend. Il a expérimenté toutes les manières possibles de créer selon une liberté absolue. »

Ludo van Halem

Son directeur, le peintre et sculpteur abstrait Burgoyne Diller, lui laisse une grande latitude. De Kooning travaille sur de multiples projets formateurs et décide à partir de 1936 de se consacrer corps et âme à la peinture. « De Kooning soulignait que, pour lui, l’art et la vie étaient indissociables. Cette façon d’envisager la peinture en tant que mode de vie allait porter l’artiste pendant plus de six décennies d’une créativité inégalée », résume l’historienne de l’art Judith Zilczer dans une riche monographie publiée en 2024.

Rejetant les dogmes et les étiquettes, De Kooning se refuse à choisir entre abstraction et figuration. Parallèlement à ses premières compositions abstraites biomorphiques tout en arabesques, il poursuit son exploration de la figure humaine selon un procédé qui consiste à gratter la surface et à la repeindre. « Tout au long de sa carrière, De Kooning a eu pour obsession de se renouveler sans cesse, de ne jamais se trouver là où on l’attend. Il a expérimenté toutes les manières possibles de créer selon une liberté absolue ; il a réalisé des dessins les yeux fermés, d’autres de la main gauche », raconte l’un des commissaires de l’exposition du Rijksmuseum, Ludo van Halem.

Williem de Kooning, Rider (unititled VII), 1985

Williem de Kooning, Rider (unititled VII), 1985, 1985

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Huile sur toile • 177,8 × 203,2 cm • Photo Scala, Florence

La décennie 1940 marque les débuts du succès, dans sa carrière comme en amour. Elaine Fried, jeune artiste de quatorze ans sa cadette, entre dans sa vie en 1938. Ils s’installent en 1939 dans l’atelier de De Kooning sur la 22e Rue, à New York, fréquentent d’autres couples – Lee Krasner et Jackson Pollock, David Smith et Dorothy Dehner – avant de se marier en 1943.

La figure féminine devient la nouvelle obsession de De Kooning. Il la déconstruit, la déforme, la réenvisage excessive, grimaçante, sous des traits monstrueux. Piétinant les règles de la beauté classique, il gratte sa chair, la dote d’yeux exorbités, de seins démesurés, d’une bouche gargantuesque, frôlant parfois la caricature. Cela lui sera reproché, certains y voyant une approche misogyne de la féminité.

L’artiste affirme le contraire, ne prend pas la peine de se lancer dans ce qu’il considère comme un faux débat. Les critiques glissent sur lui comme sur la surface lisse qui recouvre les multiples couches de matières de ses nouvelles œuvres abstraites. Il s’agit d’une série en noir et blanc exécutée entre 1946 et 1948, danses sinueuses et torturées d’éléments biomorphiques à la texture grumeleuse. Painting, Black Friday, Dark Pond, Night Square…

Scrupuleusement étudié, construit avec des matériaux industriels très solides, l’atelier des Hamptons résiste aux aléas du temps, conservant les archives liées au travail de Willem De Kooning.

Scrupuleusement étudié, construit avec des matériaux industriels très solides, l’atelier des Hamptons résiste aux aléas du temps, conservant les archives liées au travail de Willem De Kooning.

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© The Willem De Kooning Foundation / ADAGP, Paris 2026.

Ces espaces noirs indéfinis lui ont été inspirés, explique-t-il, par la vision sombre et angoissante de la ville telle que la montraient les films noirs des années 1940, bien loin des promesses du rêve américain et de la vision idyllique de l’ère de la machine.

Au panthéon des peintres abstraits de l’École de New York

Dévoilées au printemps 1948 dans une première exposition publique organisée par l’influent Charles Egan dans sa galerie, ses toiles rencontrent un succès immense. Et installent De Kooning, qui jusque-là vivait de commandes privées pour un cercle restreint de mécènes et collectionneurs, au panthéon des peintres abstraits de l’École de New York, lui ouvrant les portes du prestigieux et novateur Black Mountain College et du MoMA qui lui achète Painting.

Dans la foulée, il est choisi par Alfred Barr pour représenter les États-Unis à la 25e biennale de Venise prévue pour 1950, où il dévoile Excavation, toile de plus de 2,50 mètres de long faite de lignes nerveuses portée par une tension aiguë entre abstraction et figuration, devenue emblématique de son style (l’œuvre est immédiatement acquise par l’Art Institute of Chicago). Dès 1953, une première rétrospective célèbre son art à la School of the Museum of Fine Arts de Boston, plusieurs monographies lui sont consacrées, sa cote s’envole.

L’artiste, lui, ne prend pas le temps de regarder en arrière. Il s’est déjà lancé dans des tableaux où il cherche à traduire les visions fugaces de paysages aperçus à bord d’un bolide. Le voici qui couvre la toile de gros coups de brosses surchargées de peinture. La technique est avant tout gestuelle, les couleurs sont explosives. Les toiles se vendent comme des petits pains grâce au redoutable Sidney Janis qui le représente. Mais De Kooning se méfie de cet engouement excessif. Il refuse la rétrospective que lui propose alors le MoMA et aspire à une vie plus calme. La mort de son ami Jackson Pollock en 1956, la séparation avec Elaine et la naissance de Lisa, née de sa liaison avec l’illustratrice Joan Ward la même année, accentuent ce désir d’évasion.

Des compositions de plus en plus lyriques

De Kooning se souvient alors des paysages côtiers où Pollock et Krasner l’avaient invité à séjourner avec Elaine à East Hampton. C’est ici, dans le hameau de Springs où Joan Ward et leur fille s’installent dans un premier temps, que l’artiste choisit de prendre un nouveau départ. Il achète un terrain et conçoit durant trois ans les plans d’une demeure tout en ouvertures, interagissant avec le paysage environnant. De forme nautique, bâtie avec des matériaux industriels simples et solides, l’architecture d’une surface de 500 mètres carrés est dotée d’un immense atelier irradié de lumière naturelle grâce aux baies vitrées.

Il y séjourne régulièrement à partir de 1964 avant de s’y installer définitivement en 1970. Les premières œuvres d’East Hampton se concentrent sur la figure humaine, féminine en particulier, qu’il aborde avec un érotisme débridé. Puis il revient à l’abstraction avec des compositions de plus en plus lyriques, où les coulures d’abord saccadées évoluent en d’amples arabesques colorées avant, à partir des années 1980, de se transformer en lignes suaves.

Willem de Kooning, L’une des sculptures de l’artiste, Standing Figure, émerge de terre tel un gardien du temple dans le parc de l’atelier des Hamptons, en 2026.

Willem de Kooning, L’une des sculptures de l’artiste, Standing Figure, émerge de terre tel un gardien du temple dans le parc de l’atelier des Hamptons, en 2026.

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Sculpture • © Lawrence Fried / Patricia Fried / © The Willem De Kooning Foundation / ADAGP, Paris 2026. © The Willem De Kooning Foundation / ADAGP, Paris 2026.

Désormais aidé à temps plein par Tom Ferrara, De Kooning utilise l’ancienne technique de la mise au carreau, partant d’un projecteur opaque qui permet d’agrandir ses dessins sur la toile, peinte dans un second temps. Diagnostiqué d’un Alzheimer à 85 ans et placé sous la tutelle de Lisa, De Kooning continue de produire des œuvres dont la réalisation, confiée de plus en plus à ses assistants, laisse planer le doute quant à leur authenticité.

L’artiste et son entourage répondent aux rumeurs dans un film le montrant au travail, suivi d’une exposition présentée au MoMa en 1997, « Willem De Kooning – The Last Paintings, The 1980s ». Jusqu’à son dernier souffle le 19 mars 1997 dans sa maison de Springs, à l’âge de 92 ans, De Kooning n’aura cessé de créer, fidèle à l’idée que l’acte de peindre est « une façon de vivre, une manière d’être ».

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Willem De Kooning at Work

Du 9 octobre 2026 au 17 janvier 2027
Un siècle après avoir quitté sa ville natale de Rotterdam pour New York où il allait devenir l’un des plus éminents représentants de l’expressionnisme abstrait, Willem De Kooning (1904-1997) est de retour aux Pays-Bas, au Rijksmuseum d’Amsterdam. Le parcours met en lumière le processus créatif de l’artiste et souligne l’importance du dessin, indissociable du geste pictural. De son premier croquis datant des années d’étude à l’Académie des arts visuels et des sciences techniques de Rotterdam (rebaptisée depuis à son nom) aux derniers travaux de facture libre des années 1980, quelque 120 dessins, peintures et sculptures témoignent des multiples facettes d’un artiste en quête permanente de renouveau.

www.rijksmuseum.nl





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