À l’Orangerie et à Orsay, Monet inspiré par le passage du temps


S’il fallait choisir un seul prisme à travers lequel voir et comprendre tout l’œuvre de Claude Monet (1840–1926), celui du temps est idéal. D’abord parce que le passage des ans et des siècles ne semble pas avoir de prise sur ses tableaux frais comme au premier jour, où l’œil se perd dans la contemplation des reflets et de la végétation… Mais aussi parce que c’est précisément le temps, à travers les fluctuations de la lumière et le passage des saisons, que sa peinture a toujours tenté de saisir et de suspendre.

Au musée de l’Orangerie, « Monet. Peindre le temps » réunit une quarantaine de chefs-d’œuvre éblouissants, de ses débuts impressionnistes aux ultimes Nymphéas. « C’est la dernière grande exposition de cette célébration du centenaire, qu’on a voulue comme un feu d’artifice », expliquent Annick Lemoine, présidente des musées d’Orsay et de l’Orangerie, et Claire Bernardi, directrice de l’Orangerie. « L’ambition est de montrer que Monet cherche à capter l’impossible, ce qui passe au fil des saisons, des minutes ». Qu’il s’agisse d’un rayon de soleil sur un fétu de paille, d’un reflet sur l’eau ou d’un morceau de glace en train de fondre, à la dérive sur la Seine…

Un peintre toujours à l’heure

La première salle, consacrée à ses toiles audacieuses des années 1870 qui dépeignent l’irruption du chemin de fer dans le quotidien, souligne un premier paradoxe : Monet n’a pas toujours été un artiste hors du temps ; il était d’abord un peintre de son temps. À la gare Saint-Lazare, dans les nuages de vapeur des locomotives, mais aussi à Argenteuil, où un train surgit avec son panache de fumée à l’arrière-plan d’un paysage champêtre, il saisit un monde en pleine accélération, celui de la modernité. Le développement du rail, qui permet notamment aux impressionnistes de gagner rapidement la campagne, transforme la perception du temps et du paysage, désormais vu comme un motif défilant.

Claude Monet, Le Pont de l’Europe. Gare Saint-Lazare

Claude Monet, Le Pont de l’Europe. Gare Saint-Lazare, 1877

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Huile sur toile • 65 × 81 cm • Coll. et © musée Marmottan Monet

Le parcours déroule ensuite plusieurs grandes séries mythiques de l’artiste, dont celles des « Peupliers », de la « Cathédrale de Rouen » et des « Meules ». Dans ces œuvres aux cadrages et aux contrastes très inspirés par les estampes japonaises, un même motif, observé à différentes heures et saisons, se métamorphose de toile en toile sous l’effet de la lumière, décomposée en petites touches… jusqu’à parfois se dissoudre, comme le Parlement de Londres dans le brouillard (l’un des trésors d’Orsay), réduit à une silhouette bleutée entourée d’irisations féeriques.

Claude Mondt, Meules, fin de l’été

Claude Mondt, Meules, fin de l’été, 1891

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Huile sur toile • 60,5 × 100,8 cm • Coll. musée d’Orsay • © musée d’Orsay, dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Rayonnent au centre de la grande salle six peintures de meules de foin, issues notamment des collections d’Orsay, du musée Marmottan, du Kunsthaus Zurich et d’une collection privée, intelligemment placées le long d’une cimaise circulaire qui évoque à la fois la forme de la meule, une horloge et le cycle des saisons. Sous la neige, le soleil matinal ou bien les lueurs du couchant, la meule, assortie de son ombre portée, devient un véritable cadran solaire naturel.

Le temps suspendu des Nymphéas

À Giverny, le temps prend une autre dimension. À partir de 1893, le bassin aux nymphéas devient l’atelier à ciel ouvert où Monet observe inlassablement les transformations de la végétation et de la lumière. Une succession de vues de son fameux pont japonais montrent simultanément le passage des saisons et des années : dans Le Bassin aux nymphéas, harmonie verte (1899), autre joyau d’Orsay, le pont est encore largement dégagé ; progressivement, glycines et feuillages l’engloutissent jusqu’à le fondre dans le décor.

Etienne Clémentel, Claude Monet debout de face, devant le pont à Giverny

Etienne Clémentel, Claude Monet debout de face, devant le pont à Giverny, vers 1920

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Autochrome • 4,5 × 10,5 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © photo Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

« Dans cette ultime période, Monet retrouve un temps long, qui s’étire et se perd dans les gros plans. Les formats s’allongent, s’agrandissent vers l’infini. »

Cécile Girardeau et Sophie Eloy

Mais cette séquence raconte aussi l’évolution de la peinture de Monet. À mesure que sa touche se libère et que sa vue est affectée par la cataracte, le paysage devient plus flou, jusqu’à des œuvres peintes entre 1918 et 1924, aux accents presque abstraits. Le pinceau se met au diapason de l’éphémère : sur certaines des peintures de nymphéas présentées (dont un bijou méconnu prêté par la galerie Larock-Granoff), une feuille de nénuphar peut être esquissée à la hâte en un seul geste circulaire, et une fleur ou un pétale en une seule touche épaisse.

Dans ses derniers grands formats, la berge disparaît ; le ciel, l’eau et la végétation se confondent. « Dans cette ultime période, Monet retrouve un temps long, qui s’étire et se perd dans les gros plans. Les formats s’allongent, s’agrandissent vers l’infini », soulignent les commissaires Cécile Girardeau, conservatrice en chef du musée, et Sophie Eloy, attachée de collection. Les Nymphéas de l’Orangerie, peints durant la Première Guerre mondiale, offrent ainsi un refuge paisible, loin des affres de l’actualité, hors du tumulte du présent : un espace sans commencement ni fin, où le regard semble suspendu dans une bulle intemporelle.

Claude Monet, Bassin aux nymphéas, le pont (Les Nymphéas, paysage d’eau)

Claude Monet, Bassin aux nymphéas, le pont (Les Nymphéas, paysage d’eau), 1905

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Huile sur toile • 90 × 100 cm • Collection particulière • © Photo Josse / Bridgeman Images

À l’Orangerie, l’exposition se prolonge par une expérience en réalité virtuelle dédiée à l’évolution de Monet autour du thème de l’eau, et un petit ensemble d’archives familiales provenant de la collection de Philippe Piguet, arrière-petit-fils d’Alice Hoschedé (seconde femme de Monet) – ainsi qu’un superbe triptyque en hommage à Monet par Zao Wou-Ki, prêté pour un an par un collectionneur, et un contrepoint contemporain par l’artiste américaine Vija Celmins.

Les toiles de Monet livrent leurs secrets à Orsay

« Ces recherches encore en cours montrent que contrairement à ce qu’il disait désirer, Monet ne peignait pas ‘comme l’oiseau chante’. »

Anne Robbins

Le deuxième grand temps fort se trouve de l’autre côté de la Seine, à dix minutes de là. Dans les salles impressionnistes du musée d’Orsay, un parcours inédit consacré à Monet déplace le curseur : que se passe-t-il avant que le tableau ne donne l’impression d’avoir été peint dans l’instant ? Sur la cinquantaine d’œuvres de l’artiste présentées, cinq viennent d’être fraîchement restaurées et analysées par le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), notamment par radiographie et réflectographie infrarouge, dévoilant ainsi leurs secrets. « Des découvertes extraordinaires » qui permettent d’entrer « dans les coulisses » de sa peinture, insiste la présidente du musée.

Claude Monet, Femmes au jardin

Claude Monet, Femmes au jardin, vers 1866

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Huile sur toile • 285 × 234,5 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © Photo Musée d’Orsay. Dist. GrandPalaisRmn / Laetitia Striffling-Marcu

On apprend ainsi que Monet a supprimé des personnages entiers dans Le Déjeuner (vers 1873) et Femmes au jardin (vers 1866), ou encore a ajouté en cours de route une bande de toile à La Cathédrale de Rouen, Le portail vu de face (1892), afin d’en allonger le format. Plus étonnant encore, La Pie (1868–1869) – son plus célèbre paysage de neige, éblouissant de clarté à la suite de sa restauration – révèle que l’oiseau noir et blanc posé sur sa barrière, point focal du tableau, n’était pas prévu à l’origine : il a remplacé au débotté une maison posée à l’horizon.

Claude Monet, Les Glaçons

Claude Monet, Les Glaçons, 1880

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Huile sur toile • 60,5 × 99,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © photo Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Une lettre où l’artiste se plaignait de la lenteur qu’il lui fallait pour saisir l’éphémère en était un indice discret. « Ces recherches encore en cours montrent que contrairement à ce qu’il disait désirer, Monet ne peignait pas ‘comme l’oiseau chante’ », souligne la conservatrice Anne Robbins, co-commissaire du parcours. « Tous ces changements et repentirs témoignent d’une recherche, d’une réflexion, d’un long processus qui tempère l’idée qu’on a généralement de Monet, d’une peinture totalement spontanée ». Plus d’un siècle après, le père des Nymphéas peut encore nous étonner !

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Monet, peindre le temps

Du 30 septembre 2026 au 25 janvier 2027

www.musee-orangerie.fr

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Je passe ma vie à peindre

Du 30 septembre 2026 au 24 janvier 2027
Parcours inédit Claude Monet dans les salles impressionnistes.

www.musee-orsay.fr

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Monet, archives familiales 

Du 30 septembre 2026 au 25 janvier 2027
Accrochage de photographies et documents de la collection de Philippe Piguet présenté en deux volets (« Monet à l’œuvre », du 30 septembre au 25 janvier ; « Monet en privé », du 29 janvier au 31 mai).

www.musee-orangerie.fr

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Expérience en réalité virtuelle

Monet au fil de l’eau

Du 30 septembre 2026 au 27 mars 2027 au musée de l’Orangerie.

Hommage à Claude Monet-Triptyque de Zao Wou-Ki, jusqu’en septembre 2027 au musée de l’Orangerie.

Claude Monet, une vie en peinture. Collections des musées d’Orsay et de l’Orangerie

Sous la direction de Cécile Girardeau, Sylvie Patry et Anne Robbins

Coéd. GrandPalaisRmnÉditions et musées d’Orsay et de l’Orangerie • 208 p. • 35 €

À l’occasion du centenaire de la disparition de Monet, les musées d’Orsay et de l’Orangerie publient pour la première fois un livre rassemblant l’intégralité de leurs collections d’œuvres de Monet.





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