Au quai Branly, l’art de la résistance des Premières Nations d’Amérique


Sous un soleil éclatant, ce 22 août 1969, une large foule s’est réunie à Massett, petite ville de l’archipel Haïda Gwaii, en Colombie-Britannique (Canada), pour participer à l’érection d’un mât héraldique [ou totémique]. Chants et danses accompagnent la mise en place de Bear Mother (Mère Ours), sculpté par Guud San Glans avec l’aide de son frère Reg et de nombreuses personnes issues du peuple autochtone Haïda. Le soir, un potlatch [cérémonie rituelle de don et de partage des richesses] est organisé. Un tel événement n’avait pas eu lieu depuis presque 100 ans.

Depuis, Guud San Glans, connu aussi sous le nom de Robert Davidson, est devenu un artiste de renommée internationale. En août 1969, il avait 22 ans. Après avoir été apprenti de l’emblématique sculpteur Iljuwas Bill Reid (1920–1998), il prit la décision de sculpter un totem à la manière de ses ancêtres haïdas – avant que les colons ne s’emploient à détruire les traditions locales. « Pendant plusieurs décennies, Massett a été privée de totems et d’œuvres d’art en raison des restrictions imposées par la législation canadienne, notamment la Loi sur les Indiens adoptée en 1876.

Cette loi a par la suite été modifiée pour nous interdire de pratiquer nos cérémonies, y compris nos chants et nos danses, déclarait Davidson dans un texte publié au moment de la sortie du documentaire Now Is the Time, en 2019, à l’occasion de l’anniversaire de cet événement. L’idée de sculpter et d’ériger un mât totémique à Massett est née de l’amitié qui me liait aux Aînés de l’époque.

Lorsque je me suis installé à Vancouver, j’ai découvert le grand art de mes ancêtres ; à mon retour, je n’ai vu aucune œuvre d’art dans le village, car nous avions été réduits au silence et l’exercice de nos cérémonies ainsi que notre mode de vie avaient été interdits. Je percevais également la tristesse des Aînés et je voulais leur offrir une occasion de célébrer à nouveau, à leur manière. C’est ce qui m’a poussé à entreprendre la sculpture de ce mât. » Toute la communauté a participé : son père est allé chercher l’arbre adéquat dans la forêt, ses oncles et tantes l’ont guidé tout au long de la réalisation du projet tandis que les Aînés intervenaient pour « discuter de l’histoire et de ce que signifie la mise en place d’un mât totémique ».

Des enfants autochtones transformés en sujets de Sa Majesté

« Des artistes comme Iljuwas Bill Reid ou Robert Davidson ont joué un rôle important pour le renouveau artistique de la région. En décidant de sculpter ce totem, Davidson a donné un coup de fouet à tout le monde. »

Steve Bourget

Ce n’est pas un hasard si Robert Davidson compte parmi les artistes invités par le musée du quai Branly – Jacques Chirac pour l’exposition « Premières Nations du nord-ouest de l’Amérique », explique Steve Bourget, responsable de collections Amérique et commissaire de l’événement qui associe pièces historiques et création contemporaine. « Des artistes comme Iljuwas Bill Reid ou Robert Davidson ont joué un rôle important pour le renouveau artistique de la région. En décidant de sculpter ce totem, Davidson a donné un coup de fouet à tout le monde. »

Derrière l’appellation « Premières Nations du nord-ouest de l’Amérique » se cache une réalité complexe : une douzaine de groupes exogames distincts, souvent matrilinéaires [dont la transmission s’effectue par la mère], parlant une quarantaine de langues et installés entre le sud de l’Alaska et le sud de l’État de Washington – une zone très riche offrant beaucoup de ressources en protéines telles que mammifères marins, poissons et coquillages. Autrefois nommés « Indiens », « Amérindiens » ou « bandes indiennes » (essentiellement au Canada), ces groupes utilisent de plus en plus le terme « Nation » pour se qualifier.

« Aucun n’a le même vécu, explique Steve Bourget, mais de manière assez systématique, à partir de 1759, la conquête britannique impose une vision de la société qui exige que les sujets du roi deviennent de ‘bons’ sujets du roi partout. La mise en place des écoles résidentielles vise ainsi à transformer les enfants autochtones en sujets de Sa Majesté, elle va de pair avec la prohibition des pratiques culturelles comme le potlatch, interdit de 1864 à 1951. »

Outre la mainmise politique, dont la pire expression est sans doute la violence intellectuelle et physique exercée contre les enfants dans les écoles résidentielles, ou « pensionnats », la rencontre avec les conquérants européens a apporté aux Premières Nations des maladies infectieuses comme la grippe et la variole qui firent des ravages dans les populations, coupant les nouvelles générations des savoirs ancestraux.

Des éléments graphiques qui sont un vocabulaire

Contraintes au silence, les pratiques artistiques traditionnelles ne se sont pourtant jamais éteintes et elles connaissent aujourd’hui une remarquable résurgence. L’art des Premières Nations, qui fascina les surréalistes, est peuplé d’êtres prodigieux qui, selon Bourget « occupent les diverses régions du monde, en expliquent l’origine et donnent un sens à la vie, à la mort et aux forces qui régissent l’univers. Souvent sous la forme d’animaux-esprits, ces êtres sont les ancêtres reconnus des lignages les plus prestigieux et les premiers pourvoyeurs de privilèges et de droits ancestraux. Les figures, les motifs et les signes qui représentent ces acteurs obéissent à des règles stylistiques précises, partagées par de nombreux groupes. »

Parure frontale de coiffure représentant le héros mythologique Aitl (détail), culture Tsimhian, XIXe siècle

Parure frontale de coiffure représentant le héros mythologique Aitl (détail), culture Tsimhian, XIXe siècle

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Bois, haliotide [mollusque marin], cuir • 22 × 17,5 × 4,3 cm • Coll. et © musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris / Photo Patrick Gries, Valérie Torre

En 1965, le professeur d’histoire de l’art Bill Holm publie un livre intitulé Northwest Coast Indian Art: an Analysis of Form, qui participera à l’éveil de cultures longtemps maintenues sous le boisseau, devenant le livre de chevet d’artistes bien décidés à défendre leurs droits et à raviver leurs traditions. Dans son analyse, Holm utilise des expressions spécifiques pour caractériser le style dominant chez les Tlingits, les Haïdas, les Tsimshians, les Nisga’a et les Gitxsans de la côte nord, qui fut aussi adopté et adapté par les groupes de la côte centrale et de l’île de Vancouver. Sur toutes les créations – totems, façades de maison, canoës, ustensiles de cuisine, masques, coiffes, tatouages, vanneries –, il est possible de retrouver les mêmes « lignesformes », « ovoïdes », courbes « semi-angulaires », « formes en U », « motifs géométriques » sculptés ou peints dans une palette de rouge, de noir et de bleu-vert.

« Il n’y a pas un centimètre carré qui ne soit couvert de motifs, poursuit Steve Bourget. Les artistes peuvent créer n’importe quoi avec les mêmes éléments graphiques, en deux comme en trois dimensions, à petite comme à grande échelle. Avec une vingtaine de motifs, ils peuvent tout décliner sur toutes les surfaces. C’est un vocabulaire très simple, très bien fait, que les artistes contemporains utilisent encore aujourd’hui. »

Ours, castor, saumon, corbeau…

Si Steve Bourget utilise le terme « vocabulaire », ce n’est pas pour rien. Les créations des Premières Nations, lisibles par plusieurs groupes, sont des instruments de communication liés à l’histoire orale, la mémoire, les origines du clan, les droits et privilèges, l’autorité, les territoires. Dans le catalogue de l’exposition, l’historienne de l’art Kathryn Bunn-Marcuse explique : « Pour chacun de ces artefacts, la fonction ne réside pas seulement dans leur forme mais aussi dans leurs motifs élaborés qui matérialisent les liens entre les générations actuelles et passées. Par leur fonction rituelle, ils transmettent les prérogatives et les responsabilités de leurs propriétaires. »

« Les artistes, comme les écrivains autochtones, les archivistes, les historiens, les commissaires d’exposition redécouvrent, adaptent et parfois réinventent la ‘tradition’. »

Charlotte Townsend-Gault

La plupart du temps un animal est représenté qui renvoie au lignage du clan, remontant selon Bourget à « l’animal-esprit qui a enlevé sa peau et laissé apparaître l’animal-humain qui est leur ancêtre ». L’ours est ainsi représenté sur le mât héraldique érigé en 1969 par Davidson, mais l’on peut aussi retrouver le saumon, le castor, le loup, l’aigle ou le corbeau dans des œuvres contemporaines…

Appartenant au clan du corbeau, Iljuwas Bill Reid a créé en 1980 son œuvre la plus célèbre, The Raven and the First Men, qui raconte comment Corbeau a donné naissance au peuple Haïda en libérant les humains prisonniers d’une palourde sur la plage de Rose Spit (archipel de Haida Gwaii). La sculpture de près de deux mètres de long et deux mètres de large, taillée dans un bloc de cèdre jaune, est exposée au musée d’Anthropologie de Vancouver – Reid avait réalisé une première maquette en buis de 7 × 7 cm dix ans plus tôt (The Raven Discovering Mankind in a Clamshell).

Robert Davidson, éminent représentant des artistes haïdas, dans son atelier à White Rock (Colombie- Britannique) en 2000.

Robert Davidson, éminent représentant des artistes haïdas, dans son atelier à White Rock (Colombie- Britannique) en 2000.

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© akg-images / François Guénet

Dans son essai Northwest Coast Art: The Culture of the Land Claims, l’historienne de l’art Charlotte Townsend-Gault souligne que la tradition propre à la côte nord-ouest ne doit pas être considérée comme un esclavage stylistique qui empêcherait l’innovation. Selon elle, « les artistes, comme les écrivains autochtones, les archivistes, les historiens, les commissaires d’exposition – qui pour la plupart peuvent jouer plus d’un rôle –, redécouvrent, adaptent et parfois réinventent la ‘tradition’ ».

Des créateurs qui repensent le rôle social de l’artiste

Une réalité que le musée du quai Branly donne à voir en exposant des oeuvres de Bill Reid et Robert Davidson, « qui fut l’un des premiers de la nouvelle génération à démontrer que les formes elles-mêmes – là où la ligne commande l’espace et où l’espace se solidifie pour engendrer la ligne, là où proportions, échelles et relations interagissent – étaient susceptibles d’une inventivité infinie et mouvante  ». Mais aussi en montrant le travail de Michael Nicoll Yahgulanaas, auteur de « mangas haïdas » tels Hachidori (2005) et plus récemment The Lost Haida Manga (2026). Un ouvrage dans lequel il revient sur le blocus historique de 1985 mené par la Nation Haïda contre les coupes à blanc dans les forêts anciennes de l’île d’Athlii Gwaii.

Michael Nicoll Yahgulanaas, Daalkaatlii Diaries : Infantes super aquam (children over the water), culture Haïda 2024

Michael Nicoll Yahgulanaas, Daalkaatlii Diaries : Infantes super aquam (children over the water), culture Haïda 2024

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Coll. musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris / © Michael Nicoll Yahgulanaas

« Sur la côte nord-ouest, il existe une tradition du changement et de l’innovation, mais les créations, leur fabrication, leur but, leur destination finale sont inséparables du rôle social, souvent complexe, des artistes », précise Charlotte Townsend-Gault. Il peut s’agir de protéger l’environnement, avec lequel ils ne font qu’un. Ou d’œuvrer à la réconciliation des peuples.

Entre 2015 et 2017, l’artiste haïda James Hart, élève de Reid et Davidson, a sculpté avec dix autres artistes du Canada et des États-Unis un mât héraldique intitulé Reconciliation Pol: Honouring a Time Before, During and After Canada’s Indian Residential Schools, érigé à Vancouver sur le campus de l’Université de Colombie-Britannique. Une manière d’évoquer, avec espoir, le temps d’avant la colonisation, le temps présent et le temps futur – peut-être celui du respect mutuel.

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Premières Nations – Arts et cultures du nord-ouest de l’Amérique

Du 29 septembre 2026 au 17 janvier 2027
Outre les créations artistiques, l’exposition réunit près de 200 photographies, des années 1960 à 2000. Même si elles présentent plusieurs points communs, les Premières Nations du nord-ouest de l’Amérique sont nombreuses et différentes. L’exposition du quai Branly se caractérise par une approche pédagogique présentant d’abord l’histoire de l’installation des premiers humains sur cette côte du Pacifique particulièrement accueillante avec ses nombreux animaux et ses vastes forêts, puis les terribles bouleversements provoqués par une colonisation brutale. Les salles suivantes plongent au coeur des sociétés autochtones pour donner un aperçu de leur fonctionnement et de leur monde spirituel. Le parcours s’achève sur la riche production artistique – elle concerne tous les aspects de la vie quotidienne et de l’environnement immédiat – en insistant sur la continuité entre hier et aujourd’hui, mêlant créations anciennes et oeuvres contemporaines.





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