« Depuis Dada, un artiste peut être quelqu’un qui écrit un poème, réalise une performance ou assemble des objets trouvés »


À Bruxelles, Bozar retrace, dans un parcours étourdissant, plus de quatre décennies de carrière de William Kentridge (né en 1955) dont la production oscille entre affiches, dessins, imprimés, tapisseries, théâtre, opéra et films d’animation. Un touche-à-tout de génie qui allie à la fois poésie et engagement politique, performatif et collaboratif, tout au long d’une carrière dont l’exposition suit le fil par thèmes.

Par ailleurs, le plasticien sud-africain est le premier « grand invité » de l’institution, lui permettant de participer à l’ensemble de sa programmation. Performances, concerts, projections de ses films, débats… L’artiste prend ses quartiers une bonne partie de l’automne et de l’hiver dans la capitale belge.

Comment avez-vous conçu cette ambitieuse exposition ?

Je travaille depuis une vingtaine d’années avec la scénographe belge de théâtre Sabine Theunissen que j’ai découverte lors de mon travail sur La Flûte enchantée à la Monnaie de Bruxelles en 2005. Elle conçoit les projets de théâtre en ma compagnie et a scénographié plusieurs de mes expositions, dont celle-ci. Nous travaillons ensemble dans mon atelier, à partir d’une maquette très précise de l’exposition qui comprend tous les objets des différentes sections.

« J’ai débuté par des dessins que j’ai ensuite commencé à filmer : des dessins qui sont passés de deux dimensions à deux dimensions plus le temps. »

Comment relieriez-vous votre travail de dessins à la mise en scène pour le théâtre ?

Quand j’ai commencé, je ne travaillais qu’avec des dessins et des gravures. À partir d’une plaque de gravure, je pouvais réaliser différentes épreuves, comme si je réalisais différentes images d’un film. Il y a eu une évolution vers l’animation dans la multiplication des images. J’ai donc débuté par ces dessins que j’ai ensuite commencé à filmer : des dessins qui sont passés de deux dimensions à deux dimensions plus le temps.

William Kentridge, Vue de l’exposition de William Kentridge à l’Académie royale des Arts, Londres, du 24 septembre au 11 décembre 2022, présentant des costumes et des marionnettes conçus par Greta Goiris de « Waiting for the Sibyl » 2019-2022

William Kentridge, Vue de l’exposition de William Kentridge à l’Académie royale des Arts, Londres, du 24 septembre au 11 décembre 2022, présentant des costumes et des marionnettes conçus par Greta Goiris de « Waiting for the Sibyl » 2019–2022

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Courtesy Kentridge Studio, © William Kentridge, Photo © Royal Academy of Arts, London / David Parry

Ensuite, lorsque j’ai abordé le théâtre, c’était toujours avec l’idée que les projections se trouvaient à l’arrière des acteurs. Cela ressemblait à des dessins en trois dimensions plus le temps ; un dessin au théâtre ou dans un opéra s’inscrit sur une toile qui mesure 17 mètres de large, 10 mètres de haut et 12 mètres de profondeur : il s’agit donc de les considérer comme des dessins qui s’étendent en profondeur et dans le temps.

Votre art semble influencé par le modernisme européen d’avant-guerre plutôt que par les courants artistiques américains nés après la Seconde Guerre mondiale.

En Afrique du Sud, il semblait impossible de se dissocier à ce point du politique et de ce qui se passait dans la société. Je me suis donc plongé dans d’autres aspects du modernisme que ceux produits en Amérique, comme la Nouvelle Objectivité, l’expressionnisme ou encore les constructivistes russes : ces courants artistiques sont devenus mon point de départ.

L’autre élément clé de l’histoire de l’art à mes yeux est Dada. Non seulement en ce qui concerne les images que ces artistes ont créées au travers de collages de photos, mais également parce que, depuis Zurich en 1916, un artiste peut être quelqu’un qui écrit un poème, réalise une performance au Cabaret Voltaire, ou prend des objets trouvés dans le monde et les assemble.

L’art ne devait plus être de la peinture à l’huile sur toile, cela pouvait prendre d’autres formes. Même si Dada le faisait pour essayer de mettre fin à l’art, cela n’a fait qu’ouvrir une toute nouvelle voie.

Quel est votre rapport à la musique en ce qui concerne votre travail d’animation ou votre travail de mise en scène ?

Le premier film avec de la musique a été réalisé en 1990. Il s’agit donc d’une expérience longue de 35 ans sur la façon dont le son et l’image s’influencent mutuellement : nous confions le film muet à trois ou quatre musiciens différents pour qu’ils improvisent différentes musiques en direct, afin d’observer comment ce que l’on voit influence ce que l’on entend, et inversement.

Quelle importance revêt pour vous l’art traditionnel africain ?

En Afrique du Sud, durant l’apartheid que j’ai connu pendant les 35 premières années de ma vie, la politique gouvernementale était que l’art occidental était réservé aux blancs, et que les Africains devaient se cantonner à leur art et à leur musique traditionnelle. Il m’a fallu longtemps avant de les regarder différemment. Curieusement, comme c’est le cas pour de nombreux artistes sud-africains et noirs d’Afrique du Sud, nous en revenons à l’art africain traditionnel sous le couvert du cubisme.

William Kentridge, Tightrope of Our Hope

William Kentridge, Tightrope of Our Hope, 2023

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Charcoal, crayon de couleur, encre de Chine, impression numérique, collage sur papier • 128 cm • Courtesy Kentridge Studio, © William Kentridge

Par ailleurs, certains artistes africains en Afrique du Sud ont été artistiquement éduqués par des missionnaires suédois qui leur montraient des images de Picasso. Bien entendu, Picasso a lui-même été très influencé par les sculptures africaines arrivées à Paris par l’entremise de missionnaires qui les ont léguées aux musées parisiens. Il existe donc d’étranges liens et d’allers-retours dans l’histoire de l’art…

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William Kentridge – I am not me, the horse is not mine

Du 18 septembre 2026 au 7 mars 2027
William Kentridge est par ailleurs le grand invité de Bozar pendant toute cette saison, et programme concerts et performances durant ces prochains mois.

www.bozar.be





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