Parmi la multitude d’objets qui nous entourent, pourquoi celui-ci attire-t-il le regard plus qu’un autre, pourquoi celui-là marque-t-il davantage les esprits ? Il reste toujours une part de mystère. Cette attention particulière sur une pièce ou une autre peut s’expliquer par une esthétique insolite, un matériau inattendu ou dont l’usage est détourné de manière singulière, le choix d’une nouvelle technologie, un mélange de matières inventif, une réponse aux préoccupations contemporaines.
Parmi ces dernières, le développement durable est un sujet central. Face au réchauffement climatique, à l’effondrement de la biodiversité, à la surexploitation des ressources ou à la pollution exponentielle, un certain nombre de designers contribuent à ces réflexions avec des propositions concrètes.
Utiliser le moins de matière possible
C’est le cas de Joris Laarman. Connu pour ses productions expérimentales utilisant les technologies les plus avancées, le Néerlandais s’est dernièrement intéressé à des bétons innovants combinés au prototypage rapide. L’un stocke le CO2 grâce à un additif fabriqué par l’entreprise spécialisée Paebbl, l’autre a été créé en exclusivité pour stimuler la croissance des mousses et des lichens. Le designer a utilisé le premier pour concevoir des prototypes de mobilier urbain, les bancs « Symbio », et a appliqué le second dans les canaux qui sillonnent leur surface afin de permettre l’apparition de la flore. Il montre ainsi le potentiel de matériaux capables, pour l’un de rendre le secteur de la construction plus durable, pour l’autre de participer à la végétalisation urbaine et à la réintroduction de la biodiversité en ville.
De nombreux créateurs se détournent de l’industrie au profit de l’autoproduction et du fait main, bénéficiant d’une liberté qui leur permet de développer des écritures singulières.
Toujours dans cette optique de préservation de la planète, Patrick Jouin – qui fut pionnier, en 2004, de l’impression 3D – vient de réaliser, en utilisant les derniers logiciels de Dassault Systèmes, une assise entièrement recyclable qui utilise le moins de matière possible, ce qui signifie « moins d’énergie pour la fabrication, moins de pollution, moins de déchets… » et un poids optimisé. Produite d’un seul tenant en position pliée, elle se déploie grâce à un jeu d’articulations. « Ta.Tamu » a demandé de nombreux ajustements et tests pour aboutir à « l’équilibre entre robustesse, souplesse et précision ».
Interroger notre lien au vivant

Marlene Huissoud, The Chair, 2025
Autre sujet contemporain, le rapport au vivant est un thème investi par des concepteurs toujours plus nombreux. Le travail de Marlène Huissoud est à ce titre révélateur. L’une de ses pièces phares, « The Chair », mise au point avec deux scientifiques du King’s College de Londres, est un habitat en argile recouvert d’un liant naturel adapté aux besoins des pollinisateurs. La designer a souhaité ici « donner une présence aux insectes dans le monde humain, comme pour conjurer l’effondrement de leur population ».
Un autre projet présenté au dernier Fuorisalone, à Milan, ne peut que retenir l’attention. Étudiants de la Haute école d’art et de design (HEAD) de Genève, Jaemo Lee et Lisa Schober ont interrogé, par un travail de design fiction, le désir de posséder un animal domestique et de s’y attacher, ainsi que « la tentation de remplacer le vivant plutôt que d’apprendre à coexister avec lui ». Ils ont imaginé des substituts, étranges créatures roses au look d’amphibiens préhistoriques au contact desquels, grâce à leur texture et à leur poids, un sentiment de connexion immédiat s’établit. L’expérience est déroutante !

Jaemo Lee et Lisa Schober, Meuw (Socius Novus), 2026
©Head–Genève, Raphaëlle Mueller & SylvainLeurent
De nombreux créateurs se détournent de l’industrie au profit de l’autoproduction et du fait main, bénéficiant d’une liberté qui leur permet de développer des écritures singulières. Récemment diplômé de l’École des arts décoratifs PSL (ENSAD) de Paris, Théophile de Bascher s’est fait remarquer avec des objets étonnants, sculptés dans des fragments de murs en brique. Lui-même parle de « galets » car ces débris collectés sur une plage du Havre, probablement des gravats issus de la reconstruction de la ville après la Seconde Guerre mondiale, ont été polis et transformés par les marées. Ces formes douces affirment leur présence, semblent porteuses d’une histoire… même pour qui ignore l’origine de leur matériau.
Des matières surprenantes

Laurids Gallé, System 01 Matte, 2026
Audrey Large sculpte aussi la matière mais une matière numérique à laquelle elle donne forme avec des manettes de réalité virtuelle ou avec sa tablette graphique. Une fois finalisé, l’objet digital est imprimé en 3D à partir d’une résine. La créatrice à l’univers formel singulier aime jouer avec la perception. Ses pièces présentent une surface troublante, ambiguë : difficile de savoir quelle en est la matière. Sa récente « Meta(table) Lamp#2 », bien qu’elle soit en bioplastique – iridescent pour le pied, translucide pour les diffuseurs de lumière –, n’échappe pas à la règle. Laurids Gallée, 38 ans, s’intéresse également à la perception avec ses derniers luminaires en résine. La forme comme la couleur – répartie en trois couches – de ces véritables sculptures varient en fonction des déplacements de celui qui les regarde.
C’est un autre matériau, les fils en polyamide, que travaille Gaspard Fleury-Dugy, à l’aide d’une tricoteuse numérique qu’il programme pour obtenir des volumes sans générer de chutes. Ses « Soft Objects » aux couleurs flashy inspirées par l’univers du sportswear peuvent s’interpréter comme des enveloppes pour vase. Très récemment, sa pratique du tricotage s’est étendue au mobilier et au luminaire.
À l’inverse des designers précédemment cités, Martina Dimitrova expérimente à partir de techniques anciennes comme le sgraffito, le marmorino, la scagliola et des mélanges de matériaux afin de créer des surfaces originales imitant la pierre et le marbre. Les détails urbains constituent l’un de ses thèmes de prédilection. Elle décrit la surface de son siège pivotant « Uzu Studio », mélange de chaux, de muscovite, de poudre, de granulés de marbre et de paillettes d’or, comme « un mur de graffitis urbains ». Les cordes de soie qui complètent l’ensemble « symbolisent les fils électriques que l’on voit si fréquemment pendre de façon anarchique » le long des façades dans les villes du sud de l’Europe.
Tout autre est la manière de procéder de Jean-Baptiste Durand : il collecte des images issues de domaines divers – les sciences, l’art, les technologies – dans lesquelles il puise son inspiration, puis les « sample » pour concevoir des objets hors norme qui évoquent des univers techno souvent post-apocalyptiques.
C’était le cas à la dernière Design Week milanaise où il présentait notamment une installation intégrant la table basse « DR-11 », volume transparent qui « encapsule un fragment architectural d’église, des éléments électroniques et de la terre ». Une chose est sûre, la diversité des pratiques, des sources d’inspiration et l’originalité des réponses des designers témoignent d’une scène riche qui n’a pas fini de nous étonner !
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