Le directeur éditorial du groupe public défend le choix de confier une chronique au directeur adjoint de Valeurs Actuelles au nom du pluralisme et de l’indépendance de l’audiovisuel public.
«Nous ne pouvons pas céder, même à vous». Dans un courriel interne envoyé ce jeudi, la direction de Radio France justifie son refus de retirer de l’antenne le directeur adjoint de Valeurs Actuelles Charles Sapin, à qui la direction de France Inter a confié une chronique hebdomadaire le dimanche matin. «Le numéro deux de la rédaction d’un journal condamné par le passé pour injures racistes, sur l’antenne du service public, à l’entrée d’une année électorale : ce symbole, nous ne le minimisons pas, écrit Vincent Meslet, directeur éditorial du groupe public, aux salariés. Mais à ce stade, le procès fait à Charles Sapin repose sur des intentions supposées (…) Ses nombreuses interventions dans des débats comme invités sur nos antennes ces dernières années n’ont jamais posé de problèmes. Il a fait l’essentiel de sa carrière au Parisien, au Figaro et au Point, sans qu’aucun écrit moralement critiquable n’ait été porté à notre connaissance. Et il a lui-même pris ses distances avec les anciennes couvertures ignominieuses publiées par Valeurs actuelles».
L’arrivée de Charles Sapin sur les ondes de la station publique a créé un vif émoi au sein de la Maison-Ronde. Le 28 août, deux jours avant la première chronique du journaliste qui intervient au sein d’un panel d’éditorialistes politiques et économiques pensé dans un souci de pluralisme, la société des journalistes (SDJ) de France Inter a exprimé sa «ferme opposition» au choix d’ouvrir l’antenne à un «représentant d’un média condamné notamment pour injures racistes» et «qui n’a cessé de prendre violemment l’audiovisuel public pour cible». Mercredi, plus de 400 salariés du groupe ont voté à l’unanimité une motion exigeant le retrait de Charles Sapin. En l’absence d’un retrait de l’éditorialiste, les auteurs du texte ont menacé de mandater l’intersyndicale du groupe pour «déposer un préavis de grève dans les meilleurs délais».
«Rester une maison ouverte» dans un contexte électoral
Dans son message, le directeur éditorial du groupe prend soin de ne pas évoquer la menace d’un mouvement social. «Nous savons d’où vient cette colère. Depuis deux ans, vous travaillez sous soupçon permanent (…) Vous êtes convoqués, cités, caricaturés. Ce que vous avez exprimé hier n’est pas de la susceptibilité : c’est de l’usure», écrit-il à l’adresse des salariés de Radio France. Plus loin, le responsable les invite toutefois à considérer «l’autre symbole, celui que nous enverrions en reculant». «Celui d’un service public qui décide qui a le droit de parler, et qui retire une voix avant même qu’elle ait parlé, au nom d’une intention qu’on lui prête. Ce n’est plus juger des faits. C’est condamner par avance. Ce symbole-là ferait plus de mal à notre indépendance que cinquante chroniques du dimanche. Voici pourquoi nous ne pouvons pas céder, même à vous».
Vincent Meslet poursuit en soulignant que l’audiovisuel public a fait l’objet de nombreuses critiques ces dernières années. «Depuis deux ans, on nous réclame des têtes.(…) Ces têtes-là, c’étaient les vôtres. Nous n’en avons livré aucune. Si nous livrons celle-ci parce que la demande vient de l’intérieur, nous n’aurons plus rien à opposer la prochaine fois qu’elle viendra de l’extérieur. Et elle viendra. La règle qui protège Charles Sapin aujourd’hui est exactement celle qui vous a protégés hier et qui vous protégera demain. Une indépendance qui ne s’exerce que vers l’extérieur n’est pas une indépendance : c’est un confort». Le directeur éditorial de Radio France estime que dans la période électorale qui s’ouvre, la radio publique «doit rester une maison ouverte» et «irréprochable». «La culture du renoncement n’est pas la nôtre. Nous tiendrons nos principes (…). Nous ne laisserons personne faire du service public un champ de bataille», conclut-il. Reste à savoir si ces arguments permettront à la direction de mettre fin à l’intense bras-de-fer qui s’est engagé avec les syndicats et la rédaction de France Inter.
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