Pourquoi les sourires sont-ils si rares dans l’histoire de l’art ? Qu’est-ce-que le nombre d’or ? Le syndrome de Stendhal existe-t-il vraiment ? Les artistes ont-ils un don ? Dans cette série, à retrouver ici en intégralité, notre journaliste Malika Bauwens répond de manière aussi précise que concise à ces questions pas si bêtes que vous vous posez sur l’art.
Disons-le d’emblée : oui, la négligence du peintre John Everett Millais (1829–1896) a bien provoqué chez le modèle de sa célèbre Ophélie une maladie grave dont elle a eu toutes les peines à se remettre, à une époque où la moindre infection ne pardonnait guère. On vous explique pourquoi ce chef-d’œuvre conservé à la Tate Britain de Londres a tué à petit feu une jeune fille.
Entre 1851 et 1852, Millais, âgé de 22 ans, veut représenter avec un réalisme absolu la mort d’Ophélie, l’héroïne shakespearienne emportée par les flots d’une rivière. Pour peindre ce corps à moitié submergé, il installe la jeune Elizabeth Siddal, poétesse, peintre et modèle par excellence des préraphaélites, et notamment de Dante Gabriel Rossetti qui sera son époux.
Séances dans une baignoire glacée
Cela n’a pas lieu n’importe où ! Sans broncher, le modèle s’allonge dans une baignoire pendant plusieurs mois, séance après séance. Elle porte pour l’occasion une robe ancienne brodée d’argent que le peintre s’est procurée, « une robe de dame vraiment splendide », écrit-il, achetée « quatre livres, toute vieille et sale qu’elle était ». Pour maintenir l’eau à température, des lampes à huile sont disposées sous le récipient.
Des lampes qui s’éteignent et de l’abnégation
Au cours d’une interminable séance, l’inévitable se produit. Les lampes finissent par s’éteindre et Millais, tout entier absorbé par son travail, ne s’en aperçoit pas. Elizabeth Siddal, elle, ne se plaint pas et reste immobile dans une eau devenue glaciale.
Ce comportement dévoué, cette docilité ne sera pas sans effet. Miss Siddal tombe gravement malade, entre grippe et pneumonie selon les sources, et se soigne au laudanum, cette teinture d’opium couramment prescrite dans l’Angleterre victorienne.
Le père envoie la facture au peintre
Inquiet pour sa fille, le père d’Elizabeth est contraint de faire appel à un médecin privé et, tenant John Everett Millais pour responsable, obtient que le peintre règle l’intégralité des honoraires, le menaçant d’une action en justice. Millais, Rossetti et leurs proches ont largement évoqué dans leurs correspondances cet épisode, prouvant le sentiment de culpabilité de l’artiste.

Elizabeth Siddall vers 1860
Pour toujours, la santé d’Elisabeth Siddal restera fragile, certains historiens évoquant une possible tuberculose, d’autres des troubles alimentaires ou les effets cumulés de son addiction au laudanum. Dix ans après sa séance de pose, en 1862, elle meurt à 32 ans d’une overdose. Glaçant.
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