« What you see is what you see » (« Ce que vous voyez est ce que vous voyez ») : quelques mots d’une simplicité redoutable qui veulent dire beaucoup. Formulée par Frank Stella (1936–2024), cette petite phrase s’est rapidement hissée au rang des punchlines mythiques de l’histoire de l’art contemporain, résumant à elle seule la radicalité de l’art minimal lorsqu’il émerge aux États-Unis à l’aube des années 1960.
L’artiste aurait pu s’en tenir toute sa vie à la rigueur formelle de ce mouvement, comme le firent Donald Judd ou Dan Flavin, lequel explora jusqu’à sa mort les infinies possibilités du tube fluorescent dans l’espace. Frank Stella a préféré une tout autre voie, beaucoup plus baroque et infiniment plus prolifique, faite de ruptures, de métamorphoses et d’expérimentations incessantes.
C’est ce que démontre l’exposition « Frank Stella. Minimal / Maximal », présentée au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne dans le cadre d’une saison consacrée à l’art américain. Première rétrospective dédiée à l’artiste en France depuis les années 1980, elle est aussi la première organisée depuis sa disparition en 2024.
Des débuts fulgurants à New York
« L’exposition n’est pas exhaustive, prévient Alexandre Quoi. Personne n’en serait capable, pas même le Whitney Museum de New York, qui lui a consacré il y a quelques années une grande rétrospective. » Face à l’ampleur de la tâche, le commissaire a pu s’appuyer sur les conseils de Rachel Stella, fille de l’artiste et conseillère scientifique de l’exposition. Plus d’une centaine d’œuvres composent ce parcours chronologique, qui s’ouvre sur les années de formation de Stella à la Phillips Academy d’Andover – laquelle a prêté plusieurs œuvres issues de la donation consentie par l’artiste en 1991 – pour s’achever sur ses dernières expérimentations autour des NFT, avec une attention particulière portée à sa réception en France.

Exposition « Frank Stella. Minimal / Maximal » au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne
photo : Marc Domage / MAMC+
D’abord influencé par l’abstraction lyrique de Franz Kline, Mark Rothko ou Jackson Pollock, Stella ne tarde pas à s’en éloigner après son installation, à la fin des années 1950, à New York où il partage son atelier avec Carl Andre, Hollis Frampton et Richard Meier. La découverte, chez Leo Castelli, des « Targets » et des « Flags » de Jasper Johns agit sur lui comme une révélation. Il entreprend alors sa célèbre série des « Black Paintings », de grands monochromes noirs parcourus de bandes blanches. Présentées en 1959 dans l’exposition « Sixteen Americans » au MoMA, ces toiles créent l’événement. L’exposition fera date, au même titre que « Primary Structures » quelques années plus tard. Frank Stella n’a alors que 23 ans. À peine une décennie plus tard, la vénérable institution l’honore d’une première rétrospective à seulement 34 ans…
La fusion entre peinture et sculpture
« Frank Stella avait une appétence pour la force de la couleur et le caractère affirmé du décoratif. »
Alexandre Quoi
En plus de six décennies de carrière, Stella n’aura de cesse de repousser les limites de la peinture, à commencer par celles du cadre avec ses shaped canvas, grandes toiles en aluminium découpé qui l’imposent définitivement comme l’une des figures majeures de l’art minimal. Chez Stella, la peinture devient sculpture, et inversement. Au cœur de l’exposition, ses œuvres dialoguent avec celles de ses contemporains Donald Judd, Larry Bell, Ellsworth Kelly ou encore Yves Klein, dans un saisissant jeu de correspondances entre formes, volumes et couleurs.

« Playschool Yard » (1982) de Frank Stella dans l’exposition « Frank Stella. Minimal / Maximal » au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne
photo : Marc Domage / MAMC+
« Frank Stella avait une appétence pour la force de la couleur et le caractère affirmé du décoratif », souligne Alexandre Quoi. Jamais là où on l’attend, il amorce à la fin des années 1960 un spectaculaire virage maximaliste avec la série « Protractor », puis « Polish Village », inspirée par l’architecture des synagogues en bois détruites pendant la Seconde Guerre mondiale en Pologne. L’artiste assume pleinement l’influence du constructivisme russe tout en créant d’étonnants jeux d’illusion flirtant avec l’Op Art – un rapprochement qu’il rejettera pourtant toujours.
Une expérimentation permantente
Avec « Cones and Pillars », il s’affranchit un peu plus encore de la bidimensionnalité de la peinture en imaginant des compositions explosives faites d’aluminium, de verre, de toile… Celui qui avait commencé sa carrière en alignant de simples bandes blanches sur un fond noir se révèle un formidable coloriste. Dans les années 1990, il laisse jaillir des teintes éclatantes dans d’immenses compositions conçues avec l’assistance de l’ordinateur, revisitant au passage l’ensemble de sa production antérieure.

Exposition « Frank Stella. Minimal / Maximal » au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne
photo : Marc Domage / MAMC+
Car l’âge n’a jamais freiné son goût pour l’innovation, deux ans avant sa mort, l’artiste s’associait encore à l’Artists Rights Society pour créer une collection de NFT. L’exposition met ainsi en évidence la profonde cohérence d’un parcours placé sous le signe de l’invention permanente. Jusqu’au soir de sa vie, Frank Stella n’aura cessé d’explorer de nouveaux outils, allant même jusqu’à s’emparer de l’impression 3D pour atteindre son objectif ultime : faire définitivement fusionner peinture et sculpture.
Frank Stella. Minimal / Maximal
Du 27 juin 2026 au 3 janvier 2027
mamc.saint-etienne-metropole.fr
Musée d’art contemporain de Saint-Étienne • Rue Fernand Léger • 42270 Saint-Priest-en-Jarez
mamc.saint-etienne-metropole.fr
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