le MAHJ révèle l’œuvre textile de cette pionnière de la danse moderne


« Mon but : je veux danser, danser, danser pour toujours et continuer à danser », disait Noa Eshkol. Elle aurait pu ajouter un autre verbe : créer. Car durant des décennies, cette pionnière de la danse moderne, encore largement méconnue, a mené une double vie artistique, à la fois chorégraphe et prolifique artiste textile. Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme, à Paris, met aujourd’hui en lumière le parcours de cette créatrice singulière à travers une passionnante rétrospective, sa première monographie en France.

Suspendues dans les airs, les créations de Noa Eshkol prennent, dès la première salle de l’exposition, des allures de tapis volants. Leurs couleurs chatoyantes irradient de toutes parts, tandis que résonne le rythme sec et régulier d’un métronome. Tac, tac, tac, tac… Un film en noir et blanc projeté sur une cimaise montre la chorégraphe entourée de danseurs, en pleine répétition dans son studio de Holon, dans la banlieue de Tel-Aviv. Ici, ni musique, ni costumes, ni décor : seulement le rythme et le mouvement, réduits à leur plus simple expression. Voilà qui résume, en quelques minutes à peine, l’approche minimaliste, sinon radicale, de la chorégraphe, à mille lieues de l’exubérance de ses créations textiles, foisonnantes de formes et de motifs.

Danser sa voie

Formée à la danse expressionniste auprès de Tille Rössler, puis de Rudolf Laban à Manchester et de Sigurd Leeder à Londres, la danseuse, née en 1924 au kibboutz Degania Bet, sur les rives du lac de Tibériade, s’éloigne rapidement de cet enseignement pour tracer sa propre voie. Elle puise notamment son inspiration dans la danse moderne américaine, et plus particulièrement dans l’approche de l’immense Martha Graham. Devenue enseignante à l’École d’art dramatique du théâtre Cameri de Tel-Aviv, elle fonde en 1954 sa propre compagnie, le Chamber Dance Quartet, rebaptisé plus tard Chamber Dance Group, toujours en activité aujourd’hui.

Théodore Brauner (phot.) et Noa Eshkol (danse), Peacock, première interprétation par le Chamber Dance Group à Tel-Aviv, Israël

Théodore Brauner (phot.) et Noa Eshkol (danse), Peacock, première interprétation par le Chamber Dance Group à Tel-Aviv, Israël, 1954–1956

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© Noa Eshkol, ADAGP, 2026 / The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation, Holon, Israël

C’est alors qu’elle met au point, avec l’architecte et danseur Avraham Wachman, son propre système de notation de la danse, lui permettant de retranscrire une chorégraphie sur une feuille de papier. L’ensemble évoque une partition musicale : des lignes horizontales (correspondant chacune à une partie du corps pensée comme autonome), sont scandées par des traits verticaux qui marquent les unités de temps. Les mouvements y sont ensuite consignés à l’aide de minuscules pictogrammes. Publié en 1958 avec des illustrations de l’artiste John G. Harries, ce système, baptisé EWMN, est présenté la même année à l’Exposition universelle de Bruxelles. L’aboutissement de longues années de recherche.

La passion comme seul guide de sa création textile

Noa Eshkol, Red Tree

Noa Eshkol, Red Tree, 1990

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Coton, velours côtelé, sergé, tricot, batiste • 181,5 × 87 cm • © The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation, Holon, Israël / neugerriemschneider, Berlin / photo : Jens Ziehe, Berlin

Ce n’est que bien plus tard plus tard que Noa Eshkol se tourne vers la création textile, alors qu’éclate la guerre de Kippour en 1973. Pour la chorégraphe, fille de l’ancien Premier ministre Levi Eshkol, successeur de David Ben Gourion, l’heure n’est plus à la danse. Elle arpente les ateliers de la banlieue de Tel-Aviv pour récupérer des chutes de tissu, qu’elle étale ensuite à même le sol de son studio afin de composer ses œuvres. Son credo : « Pas de règles, pas de théorie – seulement la passion. » Elle s’impose pourtant quelques principes : ne jamais acheter de tissu et ne jamais le retailler. Revendiquant une démarche instinctive, elle ne donne un titre à ses compositions qu’une fois celles-ci achevées, en fonction des images que leur forme finale lui évoque.

 

Bien plus qu’un simple passe-temps ou qu’une pratique thérapeutique destinée à exorciser la douleur de la guerre, ces compositions l’occuperont pendant plus de 30 ans. L’œuvre de Noa Eshkol compte près de 1 800 pièces, qu’elle appelle ses wall carpets, des tapis muraux conçus indépendamment de son travail chorégraphique, même si certains sont réalisés en collaboration avec les membres de sa compagnie. Foisonnantes de motifs, de formes et de couleurs, ces compositions semblent vibrer à la surface des cimaises, dans une tension permanente entre abstraction et figuration. Si Noa Eshkol n’a jamais cherché à théoriser cet aspect de son travail, on y décèle pourtant l’influence de l’expressionnisme abstrait américain (« il y a une dimension d’action painting dans ce processus », expliquait-elle en 1996) mais aussi celle des Fauves ou encore de Sonia Delaunay.

Noa Eshkol, Interior II (In Memoriam)

Noa Eshkol, Interior II (In Memoriam), 2007

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Coton, toile de jute, rayonne, fibre synthétique, polyamide, polyester • 123 × 184 cm • © The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation, Holon, Israël

« Pas de règles, pas de théorie – seulement la passion. »

De ces prodigieux assemblages surgissent des paysages qui évoquent souvent son histoire personnelle, comme le Plateau du Golan (1990), dominant le kibboutz Degania où elle est née, ou Village en Ukraine (1998), pays d’origine de ses parents. Elle compose aussi d’éblouissantes natures mortes aux couleurs spectaculaires, comme sorties d’un rêve d’Henri Matisse (Intérieur II (In Memoriam), 2007 ; Vase palestinien à une fenêtre, 1999). Mais, bien sûr, la danse n’est jamais loin. En témoigne A Big Kolo (1978), une tapisserie aux motifs circulaires qui emprunte son titre à une danse folklorique des Balkans, ou encore Peacock (1980), également le nom de l’une de ses chorégraphies. Leurs harmonies éclatantes entraînent le regard dans une ronde hypnotique. Un joyeux tourbillon dont on ressort émerveillé.

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Noa Eshkol, 1924-2007. Danse et compositions

Du 16 avril 2026 au 30 août 2026

www.mahj.org





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