Au Palais idéal du facteur Cheval, l’expérience sensible de Prune Nourry


Au fronton du Palais idéal, une phrase énigmatique attend le visiteur depuis 1905 : « défense de rien toucher ». Cette pirouette de facteur-poète, entre interdit et autorisation, Prune Nourry (née en 1985) a décidé de la prendre au pied de la lettre. Cet été, la sculptrice française investit le monument d’Hauterives d’une expo à caresser. On ne regarde pas seulement ses œuvres : on les palpe, on les appréhende du bout des doigts.

Bien au frais, dans une salle d’exposition attenante au Palais idéal, le parcours démarre par une collaboration avec La Poste, clin d’œil appuyé au métier de Ferdinand Cheval, l’auteur de ce monument fantasque et fantastique. En 2024, Prune Nourry a conçu avec les services postaux le tout premier timbre en relief au monde, façonné avec les élèves de l’Institut national des jeunes aveugles.

Exposition « Prune Nourry – Défense de rien toucher » au Palais idéal du Facteur Cheval

Exposition « Prune Nourry – Défense de rien toucher » au Palais idéal du Facteur Cheval

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© Courtesy Prune Nourry et Palais Idéal du Facteur Cheval / Photo : Adrien Millot

« La main choisie pour l’incarner est celle d’Aïcha, une jeune fille non-voyante », explique Frédéric Legros, le directeur du Palais idéal qui a convié Prune Nourry. « Le timbre devient support d’une lettre – reproduite dans le livret de salle – adressée non pas au facteur mais à Philomène, sa seconde épouse, sans qui rien de tout cela n’aurait existé : c’est elle qui vendit ses terres pour financer l’achat des parcelles, elle encore dont le contrat de mariage stipulait que son mari n’accéderait à son argent qu’à condition de bâtir quelque chose. » Des milliers de pierres plus tard, cette clause revêt des allures de poésie.

Toucher pour voir

L’exposition de Prune Nourry ne s’adresse pas qu’aux yeux. Plans en relief, documentations en braille, bandes podotactiles, audiodescription intégrale… : « Défense de rien toucher » a été pensée pour être pleinement accessible aux publics non-voyants, une première pour le Palais idéal, qui bénéficie du label « Tourisme & Handicap ». Un mois après l’ouverture, l’endroit affiche déjà 25 000 visiteurs, tous touchés par la démarche.

Chez Prune Nourry, le sens du toucher n’a rien d’un concept. En 2016, un cancer du sein la frappe à 31 ans, alors qu’elle est enceinte. La chimiothérapie menace d’endormir le bout de ses doigts – « un cauchemar, pour une sculptrice », relève Frédéric Legros. De cette épreuve naît une conscience aiguë de la matière et du contact, nourrie par son amitié avec la réalisatrice Agnès Varda (exposée au Palais idéal en 2020), qui lui souffle la figure des amazones, ces guerrières mythologiques soi-disant mutilées pour mieux tirer à l’arc. La blessure devient une force et le corps abîmé, combattant.

Exposition « Prune Nourry – Défense de rien toucher » au Palais idéal du Facteur Cheval

Exposition « Prune Nourry – Défense de rien toucher » au Palais idéal du Facteur Cheval

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© Courtesy Prune Nourry et Palais Idéal du Facteur Cheval / Photo : Adrien Millot

Sans jamais verser dans la rétrospective, l’exposition traverse ainsi 20 ans de carrière de l’artiste. À l’image des silhouettes en résine des « Terracotta Daughters » (2012) et des « Holy Daughters » (2010), précédents travaux de Prune Nourry, qui composent une cartographie sensible de la condition féminine, entre Chine et Inde, d’enfants abandonnées et autant de statuts sacrifiés.

Un dialogue entre deux créateurs

Ferdinand Cheval a trouvé en Prune Nourry une héritière qui ose toucher à son œuvre.

Facteur rural devenu architecte de l’imaginaire, boulanger reconverti en pétrisseur de pierres, Ferdinand Cheval a trouvé en Prune Nourry une héritière qui ose toucher à son œuvre. Cela est tangible, à l’extérieur, sous un soleil de plomb, où six Vénus en bronze montent la garde devant les façades du Palais idéal. Peau de terre, socles en pisé confectionnés avec la terre même d’Hauterives, ces silhouettes dialoguent avec la couleur du monument, polychrome et non monochrome comme on l’imagine trop souvent.

Exposition « Prune Nourry – Défense de rien toucher » au Palais idéal du Facteur Cheval

Exposition « Prune Nourry – Défense de rien toucher » au Palais idéal du Facteur Cheval

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© Courtesy Prune Nourry et Palais Idéal du Facteur Cheval / Photo : Adrien Millot

Leur taille fait aussi écho aux lieux, reprenant celui des Vierges à l’Enfant sculptées par le facteur lui-même. Nées d’un projet réalisé avec la Maison des Femmes de Saint-Denis qui soutient des femmes victimes de violences, ces figures portent en elles une poignée de terre confiée par chacune de leurs modèles anonymes. Une version grandeur nature de 108 Vénus majestueuses habitera d’ici 2027 la gare de Saint-Denis Pleyel, conçue par l’architecte Kengo Kuma.

Reste cette image, saisie par Frédéric Legros, des «  ombres portées des tourelles du Palais venant se mêler à celles des Vénus de Prune Nourry. » La rencontre fortuite entre deux mains que plus d’un siècle sépare, mais réunies dans une même obsession de bâtir avec ce que l’on est.

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Prune Nourry – Défense de rien toucher

Du 31 mai 2026 au 6 septembre 2026

www.facteurcheval.com





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