À la BnF, les fanzines ou la presse sur courant alternatif célébrée


Orléans, années 1980. La scène punk est en ébullition, elle électrise toutes les synapses. Des disques, des cassettes, des labels, des concerts, des festivals, mais aussi des affiches, des flyers, du papier – beaucoup de papier –, couvert de textes et de graphismes tranchants, le tout reproduit à la photocopieuse, relié-collé dans les arrière-cuisines et diffusé en sous-main, à la sortie des bars interlopes… C’est cette photographie quasi intacte que la Fanzinothèque de Poitiers a pu reconstituer, il y a quelques semaines, en ouvrant son courrier. Elle y a découvert, dans des cartons, le legs de plusieurs centaines de fanzines méticuleusement conservés par un collectionneur d’Orléans, témoin sensible de la frénésie musicale d’une époque.

Ces documents ont rejoint les collections de l’association, tout comme les 2 000 fanzines qui lui sont envoyés spontanément chaque année et qui bâtissent son fonds, riche de plus de 60 000 pièces. Car il est des privilèges du temps insoupçonnés. Et la piété des indociles d’hier pour les expressions déchaînées de leur jeunesse n’est pas étrangère à la passionnante redécouverte de la presse alternative qui s’opère aujourd’hui. À la faveur d’un don, d’une maison que l’on vide, d’un amoncellement de boîtes que l’on hésite à jeter, voici que surgissent des productions imprimées dont les circuits officiels ignoraient jusque-là l’existence.

Une diversité d’expressions réunie

« C’est ce qui fait l’originalité de cette presse, qui est finalement difficile à étudier, tant elle repose sur des collections éclatées et uniques. Même la Fanzinothèque ne possède qu’une partie infime de ce qui a été réellement publié », analyse le chercheur Samuel Étienne, lui-même auteur et collectionneur de fanzines depuis 40 ans. C’est sans doute ce qu’il faut retenir de l’hommage que rend aujourd’hui la Bibliothèque nationale de France aux territoires parallèles et à leur immensité polymorphe à travers l’exposition « Underground ! La presse alternative des années 1970 en France ».

Si les fanzines se passaient (et se passent toujours) allègrement des obligations du dépôt légal lors de leur sortie, les journaux de contre-culture s’y prêtaient un peu plus volontiers, tout comme leurs imprimeurs, ce qui a permis à ces titres de prendre bon gré mal gré le chemin des collections patrimoniales de la BnF – qui travaille aussi à combler les vides en surveillant les feuilles éparses qui refont surface.

Rock news n°4

Rock news n°4, mai 1976

i

Coll. Samuel Etienne / © Michel Esteban et Lizzy Mercier.

« La plupart des périodiques traités dans cette exposition étaient jusque-là mêlés indistinctement aux 270 000 titres de presse conservés à la BnF, sans principe d’indexation. C’est un corpus qui s’est construit au fil de l’eau. Il a fallu le recul historique et les apports de la recherche de ces dernières années pour créer cet ensemble, prendre la mesure de sa cohérence thématique et formelle, mais aussi de sa diversité, et le définir scientifiquement », éclairent les commissaires de l’exposition, Alexia Bauville et Eugénie Martin. Depuis six ans, l’institution a notamment engagé un projet scientifique aux côtés du chercheur James Horton, spécialiste des pratiques expérimentales de découpage-montage-collage des médias de contre-culture.

En 1969, on avait « l’opinel facile »

Mais cette mise en lumière suscite le débat autant que la curiosité. Là où la contre-culture explorait à dessein les courts-circuits et les voies souterraines, la voici soudain institutionnalisée, célébrée par l’État pour son insolence, son caractère militant, ses utopies révolutionnaires ou sa créativité débridée.

« Il y a dix ans, pour ma toute première exposition au Frac de Marseille, l’idée de mettre des fanzines sous vitrine m’a tout de suite gêné, explique Samuel Étienne. J’avais pourtant des pièces précieuses, impossibles à retrouver. Alors j’ai décidé d’envahir des murs avec des photocopies, pour qu’ils puissent sortir de la muséographie classique, qu’ils gardent un esprit frondeur. D’ailleurs, tout en étant l’un des plus grands lieux de conservation du genre, la Fanzinothèque de Poitiers a adopté une philosophie proche de l’esprit éphémère et vivant de ces titres, puisqu’on y déambule comme dans une bibliothèque, avec un accès libre aux prêts et aux consultations, quelle que soit la rareté du support. » Une accessibilité confirmée par Andrew Hales, le directeur, qui pointe la nature singulière de ce fonds : « En réalité, il n’y a pas d’argus des fanzines. Nous n’avons aucune idée de la valeur de nos pièces. C’est compliqué, notamment pour les assurances, mais nous en avons pris notre parti et nous veillons à ce qu’il n’y ait pas de frein à l’emprunt. »

Le Citron Hallucinogene n°6

Le Citron Hallucinogene n°6, mai 1976

i

© La Fanzinothèque / Poitiers.

À l’autre bout du spectre, les collections de la BnF participent de ce clair-obscur. L’exposition préfère reproduire des extraits et des couvertures sur des panneaux accrochés dans les couloirs du bâtiment, et les pièces originales sont visibles sous vitrine dans deux salles de lecture. Cette parenthèse permet d’ailleurs d’aborder la facette musicale de la presse alternative en présentant des pochettes de vinyles, des affiches, des journaux ainsi que des archives vidéo et audio.

Pour décider de l’appartenance, ou non, à la presse alternative, Samuel Étienne a déterminé trois critères d’éligibilité qui font consensus : déprofessionnalisation, décapitalisation, désinstitutionnalisation.

Où l’on découvre que la première mouture de l’iconique Actuel était un support pour fous de free jazz qui célébrait Sunny Murray et toute une cohorte de musiciens américains proches des mouvances Black Power et Black Panthers. Que le journal se déclinait aussi en un festival survolté à Amougies, en Belgique. Et que le producteur de musique Jean Karakos y avait improvisé un service d’ordre avec cinq catcheurs dégotés à Lille. Mais on était en 1969 et, à l’époque, on avait encore « l’Opinel facile », se souvient Karakos. Au bout d’une heure, les catcheurs, penauds et amochés, abandonnaient leur poste : « On n’est pas là pour se faire tuer. »

The Gossip n°3

The Gossip n°3, octobre 1989

i

La présence d’Actuel dans cette exposition rappelle l’amplitude du champ généralement admis pour tenter de définir la contre-culture. Pour décider de l’appartenance, ou non, à la presse alternative, Samuel Étienne a déterminé trois critères d’éligibilité qui font consensus : déprofessionnalisation, décapitalisation, désinstitutionnalisation. Les fanzines répondent à tous ces marqueurs, les journaux alternatifs en cochent un ou deux. Ainsi classera-t-on Raccords, monté en 1950 par Gilles Jacob et ses copains de prépa, dans la catégorie des fanzines, alors que Les Inrockuptibles sera considéré comme de la presse alternative puisque imprimé professionnellement mais sans soutien financier, si ce n’est celui de la grand-mère de Christian Fevret, l’un des fondateurs, qui paiera la facture de l’imprimeur.

Les grands-mères collaient les timbres

La grand-mère, d’ailleurs, est un personnage étonnamment récurrent dans les coulisses de la contre-culture. Celle de Jacques Glénat, fondateur de Schtroumpf – « parce que c’était un tout petit journal » et Peyo l’avait autorisé à utiliser ce nom –, s’est retrouvée mobilisée à son corps défendant : « En 1969, j’avais 17 ans. J’étais passionné de lecture et de bande dessinée. J’avais envie de parler de ma passion avec des gens aussi passionnés que moi. Je tapais mon texte sur des stencils [papier paraffiné], je ronéotypais à la fac, j’agrafais les pages, je préparais les enveloppes des abonnés avec ma grand-mère, elle collait les timbres… On recevait un courrier des lecteurs incroyable, et cela me renforçait dans mon idée que je n’étais pas seul, qu’il y avait des gens qui s’intéressaient à la même chose que moi.

Et puis, le succès aidant, j’ai pris la grosse tête, j’ai créé Les Cahiers de la bande dessinée pour me la jouer Cahiers du cinéma, j’imprimais à l’offset et je me suis même offert une couverture en couleur. Pour diffuser avec un peu plus d’ampleur, je prenais le train de nuit depuis Grenoble pour aller livrer mes exemplaires dans quelques librairies branchouilles à Paris. C’était de l’amateurisme pur. Ensuite, j’ai créé la revue d’humour Carton, avec un dos carré, pour faire vrai fanzine de luxe, et puis aussi Fantasmagorie, qui traitait de cinéma d’animation. Au bout d’un moment, j’ai fini par arrêter mes études d’architecte et monter ma petite SARL. Avec les sous de ma grand-mère. 20 000 francs. C’étaient les débuts des éditions Glénat. »

Contraction de « fanatic magazine », il est une surface d’échange, celle d’une communauté unie par des centres d’intérêt semblables – la bande dessinée, l’écologie, le folk rock, le féminisme…

L’éveil de Jacques Glénat au fanzine en rappelle d’ailleurs les origines. Contraction de « fanatic magazine », il est une surface d’échange, celle d’une communauté unie par des centres d’intérêt semblables – la bande dessinée, l’écologie, le folk rock, le féminisme… Le tout premier fanzine, The Comet, apparaît ainsi en 1930 aux États-Unis, sous l’impulsion d’amateurs de science-fiction. La construction de leur communauté est facilitée par la création, quelques années auparavant, du magazine de science-fiction Amazing Stories, qui publie son courrier des lecteurs en indiquant les adresses des expéditeurs.

La Baleine n°35

La Baleine n°35, avril 1978

i

Pour Samuel Étienne, c’est l’étincelle : « Les clubs de lecture de la fin du XIXe siècle, les Amateur Press Associations (APA), disposaient de canaux de diffusion, mais il s’agissait d’un système vertical. Un ‘central mailer’ recevait les contributions et choisissait, ou non, de les faire suivre aux adhérents, qui ne se connaissaient pas entre eux. Avec Amazing Stories, une communication s’engage tout à coup directement de lecteur à lecteur. Des clubs de correspondance d’amateurs de science-fiction surgissent. C’est dans l’un de ces premiers clubs, à Chicago, que des jeunes s’écrivent et décident un jour d’imprimer leurs textes sur papier, à travers The Comet. »

Des tutos pour fabriquer des fanzines

De la science-fiction, donc, mais le courant alternatif se prête rapidement à toutes les gymnastiques. Des textes scientifiques à la physique quantique, du cinéma aux jeux de rôle, de la liberté des corps à la pornographie, des fascinations nazies (conservées à Berlin, dans la grande collection des Archives des cultures jeunesse) aux anarchistes, de la poésie aux prisonniers, des gazettes de supporters de foot au graphisme, des hôpitaux psychiatriques à la défense des identités régionales…

Si l’éclairage proposé par la BnF sur la presse alternative française met en avant les thématiques de la fin des années 1970, préoccupées à « rêver d’un monde nouveau », ces médias ont aussi une sidérante capacité à parler de tout. Leur plasticité leur vaut même un retour en grâce paradoxalement soutenu par le numérique. Sur TikTok, des tutos apprennent à bricoler son fanzine, et la logique de communauté des réseaux sociaux pourrait être vue comme une version contemporaine des missives des lecteurs des années 1930.

À ceci près que les nouveaux auteurs de presse underground ont abandonné les blogs des années 2000 pour retrouver la matérialité du papier. Colle, ciseaux et micropublications distribuées comme on peut, librement et fièrement, lisibles à Paris à la bibliothèque Kandinsky (au Centre Pompidou) ou diffusées à celle, associative, du Fanzinarium (Paris 20e)… Comme si la réalité physique était la preuve, s’il en fallait, du caractère sacré des mots tracés dans les marges.

Arrow

Underground ! – La presse alternative des années 1970 en France

Du 5 mai 2026 au 18 octobre 2026

www.bnf.fr





Source link

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


+ 80 = 83