Aux Rencontres d’Arles, les animaux en stars de la photo


Que seraient les grottes de Lascaux sans leurs dessins de chevaux et de bisons, Jean de La Fontaine sans Le Corbeau et le Renard, George Orwell sans La Ferme des animaux ou Pink Floyd sans l’album Animals ? Nos amies les bêtes semblent bel et bien avoir infiltré toutes les disciplines de l’art… Et bien sûr la photographie n’y échappe pas.

Pourtant, l’art dit animalier – c’est-à-dire prenant pour sujet principal la représentation des animaux –, bien ancré dans la culture populaire, a longtemps été déprécié voire considéré comme ringard. Mais notre intérêt grandissant pour le vivant et la biodiversité, à l’heure de la grande extinction, semble avoir retourné la focale.

« Les animaux permettent de traverser l’histoire du médium, tous genres et usages confondus. »

Nathalie Herschdorfer

Pour preuve, depuis dix ans, ce sujet est le véritable dada de certains spécialistes, Nathalie Herschdorfer en tête : « Après avoir publié un livre sur le corps dans la photographie contemporaine, je me suis rendu compte que les animaux constituaient l’autre sujet permettant de traverser l’histoire du médium, tous genres et usages confondus », explique la directrice de Photo Elysée, le musée de la photographie de Lausanne.

Ce qui, au départ, devait donc se limiter à un livre se double aujourd’hui d’une exposition coproduite avec les Rencontres d’Arles, où l’on peut la découvrir cet été avant son arrivée au musée de Lausanne à l’automne. De la photographie de mode au reportage en passant par les démarches expérimentales et conceptuelles, sans oublier les usages scientifiques et militaires, les animaux sont désormais de toutes les photos, signées de grands noms comme de simples amateurs ou anonymes. Ils sont même les nouvelles stars des réseaux sociaux.

Les animaux sous tous leurs aspects

Des quelque 2 000 images récoltées par Nathalie Herschdorfer au fil de la décennie ont été extraites 600 pièces : tirages photographiques et objets incluant des magazines, cartes postales, pochettes de disques ou autres calendriers… « L’articulation en sept chapitres correspond à autant de regards couvrant la façon de représenter la figure animale : anatomique, performatif, affectif, fasciné, éthique, plastique et viral », explique la commissaire d’exposition qui s’est entourée d’un comité curatorial et d’un conseiller scientifique, l’historien de la photographie québécois Vincent Lavoie.

Inge Morath, A llama in Times Square

Inge Morath, A llama in Times Square, 1957

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© Inge Morath / Magnum photos.

Ce dernier est notamment l’auteur de l’essai Trop mignon (éd. Puf, 2020), dans lequel il analyse le phénomène du « cute » dans les sociétés contemporaines. De quoi nous faire changer d’avis sur les calendriers illustrés de chatons. Au sein de ce grand bestiaire, les images iconiques figurent en bonne place, comme l’apiculteur de Richard Avedon, le perroquet de Sarah Moon, Moi + chat de Wanda Wulz, le chien errant de Daidō Moriyama, l’autoportrait au serpent de Jane Evelyn Atwood ou encore le Dalí Atomicus (et ses trois chats en l’air) de Philippe Halsman. Sans oublier les images documentaires de Sebastião Salgado ou celles, plus humoristiques, d’Elliott Erwitt et Martin Parr.

Le modèle phare des photos d’amateurs

Lors de la séance de prise de vue dans le studio, de la même manière que l’on vient parés de ses plus beaux atours, on emmène aussi, parfois, son animal de compagnie, signe de son statut dans le cœur de son propriétaire.

Depuis toujours, ce thème de la relation humain-animal a été exploré sous des angles divers. Il est attendrissant de constater que l’animal est déjà de la partie au temps des premiers portraits, dès l’invention du daguerréotype (1839) et des photos-cartes de visite qui voient le jour en 1854 à l’initiative d’Eugène Disdéri. Pour ce moment solennel que représente la séance de prise de vue dans le studio, de la même manière que l’on vient parés de ses plus beaux atours, on emmène aussi, parfois, son animal de compagnie, signe de son statut dans le cœur de son propriétaire.

Ce n’est là que le début de ce duo d’inséparables. Au fil du temps, le phénomène prend de l’ampleur dans tous les domaines, dont les sciences. Le Français Étienne Jules Marey dans les années 1870 puis l’Américain Eadweard Muybridge utilisent la photographie comme outil pour analyser la décomposition du mouvement, notamment celui du cheval. Dans les années 1930, le biologiste Jean Painlevé transforme le documentaire animalier marin – qu’il invente – en pur moment de poésie lorsqu’il saisit oursins et hippocampes.

Plus étonnant encore : au début du XXe siècle, l’Américain George Shiras troque son fusil de chasseur pour l’appareil photo et imagine un dispositif automatique de prise de vue – sorte de piège photographique – pour saisir les animaux en forêt, de nuit. Des images au flash fascinantes qui donnent à voir la vie sauvage comme jamais auparavant.

Dès lors que l’appareil photo se répand dans les foyers, l’animal s’impose comme l’un des modèles phares, aux côtés des enfants, preuve de la place qu’il a au sein des familles. En témoignent les émouvantes photos encadrées glanées dans des brocantes par Jean-Marie Donat, série joliment intitulée « Les Paradis perdus ». La présence des cadres atteste « l’exposition » de l’animal dans les intérieurs.

Jim Naughten, Birds In Fog

Jim Naughten, Birds In Fog, 2024

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Le fonds de diapositives d’amateurs des années 1940 à 1990 de The Anonymous Project regorge lui aussi de vues figurant des animaux domestiques. Pour l’exposition, le fondateur de cette collection, Lee Shulman, en a fait une boîte lumineuse réunissant 200 pièces. Un détour par la mode révèle des trésors comme Dovima et les éléphants : en 1955, pour mettre en valeur une robe Dior, Richard Avedon installe son studio au sein du Cirque d’Hiver.

L’Américain joue sur le contraste entre la carrure des pachydermes et la gracilité du modèle. En 1966, l’Anglais David Bailey mise sur l’élégance en associant Catherine Deneuve à un cygne. Et que penser d’Helmut Newton, tout en provocation, avec Crocodile Eating Ballerina (1983), montrant un corps de femme dans la gueule d’un crocodile, entre absurde et érotisme ?

L’eldorado des réseaux sociaux

L’animal a beau être omniprésent dans l’histoire de l’art, jusqu’aux années 2010, il se contente souvent des seconds rôles, à quelques exceptions près. Ainsi William Wegman et Karen Knorr en ont fait le héros de séries réalisées sur plusieurs décennies. Le premier en mettant en scène, à partir des années 1970, ses braques de Weimar affublés de costumes et d’accessoires, la seconde en installant des animaux empaillés dans des palais ou des châteaux.

Mais s’il est un espace où l’animal a toujours été le bienvenu, ce sont les réseaux sociaux qui forment un eldorado où il est plébiscité. « Les images les plus virales sont des visuels de chats », explique Nathalie Herschdorfer, précisant que la première vidéo publiée sur YouTube, en 2005, a été tournée dans un zoo.

Et que la première image postée sur Instagram, en 2010, est un cliché de chien. Un engouement qui ne s’est jamais démenti. Au contraire, rien de mieux que les animaux pour générer des clics et des likes. Dans les années 1990, c’est d’ailleurs une image de chien qui est choisie par Amazon pour illustrer la fameuse page « erreur 404 » qui apparaissait en cas de bugs, fréquents à l’époque.

Plus récemment, virtuose de la manipulation numérique, l’artiste Robin Lopvet a fait le buzz avec l’un de ses collages de la série « D.O.G.S (Dangerous Objects Growing in the Sky) » mixant une tête de chien et un champignon nucléaire. Baptisée « Dust Storm Dog » par les internautes eux-mêmes, l’une des images a été reprise dans le monde entier et est devenue un mème en 2020. Mais aujourd’hui le réel ne suffit plus.

Avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle, de nouvelles races voient le jour. Comme une créature hybride, entre insecte et mammifère, créée par l’artiste visuelle polonaise Weronika Gęsicka pour son encyclopédie imaginaire. Peu importe l’outil, les animaux gardent leur place de cœur dans l’histoire de la photographie.

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Modèle animal – 200 ans de photographie

Du 6 juillet 2026 au 4 octobre 2026

www.rencontres-arles.com





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