l’essor fulgurant du documentaire animé


Lorsque l’on évoque le documentaire, le film en prise de vues réelles semble aller de soi. Pourtant, depuis une vingtaine d’années, un autre langage s’est progressivement imposé : celui du dessin, du collage, de la peinture animée ou de la 3D. Une évolution qui pourrait sembler paradoxale. Pourquoi recourir à l’animation pour raconter le réel ?

La question n’est pas franchement nouvelle. Dès 1918, Le Naufrage du Lusitania de Winsor McCay (pionnier de la bande dessinée connu pour Little Nemo in Slumberland) reconstitue en dessin la destruction du paquebot britannique par un sous-marin allemand, faute d’images filmées. Pendant longtemps, l’animation sert essentiellement à combler une absence. Elle permet de visualiser des événements passés, des souvenirs, voire des scènes impossibles à filmer autrement.

Une nouvelle dimension

Le genre prend une tout autre dimension près d’un siècle plus tard avec Valse avec Bachir (2008). À travers son enquête autobiographique sur la guerre du Liban, Ari Folman montre que l’animation peut faire bien davantage que reconstituer : elle peut traduire les mécanismes de la mémoire, les traumatismes et les zones d’ombre d’un récit personnel. Pour beaucoup, le film marque un tournant.

« Valse avec Bachir » d’Ari Folman

« Valse avec Bachir » d’Ari Folman, 2008

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© Bridgit Folman Film Gang / EVERETT / Aurimages

« Valse avec Bachir a ouvert des portes qui ont débridé des auteurs. »

Jean-François Le Corre

« On est tous d’accord aujourd’hui pour dire que Valse avec Bachir a été une date initiatique », estime Jean-François Le Corre, cofondateur de Vivement Lundi !, société de production spécialisée dans le stop motion, la 2D mais aussi cette niche hybride du documentaire animé. « Ce film a ouvert des portes qui ont débridé des auteurs. »

L’une des évolutions majeures du genre tient précisément à ce changement de statut de l’animation. D’un simple outil illustratif, elle devient progressivement un véritable dispositif narratif. Le producteur distingue ainsi deux grandes familles. D’un côté, le documentaire animé de reconstitution, souvent historique et pédagogique, qui utilise le dessin pour montrer ce qui n’a pas été filmé. Ce format demeure très présent dans les programmes documentaires de télévision. Vivement Lundi ! a ainsi produit Téviec, meurtre au mésolithique, réalisé par Hubert Béasse en 2022 et diffusé sur France 3 Bretagne, qui retrace l’enquête archéologique menée autour d’une nécropole préhistorique découverte dans le Morbihan.

« Flee » de Jonas Poher Rasmussen

« Flee » de Jonas Poher Rasmussen, 2021

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© Final Cut for Real / Sun Creature Studio / BBQ_DFY / Aurimages

De l’autre, ce que Jean-François Le Corre appelle le « documentaire animé créatif », dont Flee (2022) représente l’exemple emblématique. Découvert au marché du film d’Annecy en 2016, le long-métrage du Danois Jonas Poher Rasmussen raconte le parcours d’un réfugié afghan ayant fui son pays dans les années 1990. L’animation devient la condition même du récit, permettant à son protagoniste de préserver son anonymat tout en livrant une parole d’une rare intimité.

Montrer ce que l’on ne peut pas voir

Cette liberté attire aujourd’hui des auteurs venus d’horizons très différents. Certains proviennent du documentaire classique, d’autres de l’animation, d’autres encore des arts visuels. C’est le cas de Nicolas Gourault, formé à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, à l’EHESS puis au Fresnoy. Son travail se consacre aux infrastructures invisibles des nouvelles technologies, des plateformes de microtravail à l’intelligence artificielle.

« Ce qui m’intéresse, ce sont les modes de visualisation du réel, notamment via les technologies de vision automatisée », explique-t-il. « J’essaie d’utiliser ces techniques pour les rendre visibles, tout en les détournant légèrement. » Son dernier court-métrage, Their Eyes, présenté dans de nombreux festivals dont la Berlinale en 2025, s’appuie sur les témoignages de travailleurs chargés d’entraîner les algorithmes d’IA au Kenya et au Venezuela.

Nicolas Gourault, Their Eyes

Nicolas Gourault, Their Eyes, 2025

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© Don Quichotte Films / Square Eyes.

À partir de captures d’écran, d’images de travail et de modélisations 3D, il reconstitue un univers visuel qui révèle les rouages humains dissimulés derrière l’automatisation. L’animation permet ici de représenter ce qui échappe généralement à la caméra : des infrastructures numériques et des processus algorithmiques. Elle devient un outil d’enquête autant qu’un langage esthétique.

En substituant à l’image captée une image reconstruite, les auteurs peuvent préserver l’anonymat de leurs témoins, éviter certaines formes de voyeurisme ou assumer plus clairement leur propre subjectivité.

Le documentaire animé permet également de contourner certaines limites de l’image filmée. Avant de réaliser ses propres films, Nicolas Gourault a collaboré avec le collectif de recherche londonien Forensic Architecture, spécialisé dans les enquêtes sur les violations des droits humains. Cette expérience l’a confronté à des questions essentielles : faut-il montrer les visages de victimes de torture ? Comment rendre compte d’une situation sans reproduire une forme de domination du regard ?

Ces interrogations traversent aujourd’hui une partie de la création documentaire animée. En substituant à l’image captée une image reconstruite, les auteurs peuvent préserver l’anonymat de leurs témoins, éviter certaines formes de voyeurisme ou assumer plus clairement leur propre subjectivité. « Il est intéressant d’assumer le caractère fragmentaire d’un récit plutôt que de prétendre à une vision totale de la situation », souligne le réalisateur. Cette subjectivité revendiquée constitue sans doute l’un des ressorts du succès actuel du genre.

Raconter le réel autrement

Chez le duo de réalisatrices Cécile Rousset et Jeanne Paturle, remarqués en 2013 pour leur court-métrage Le C.O.D et le Coquelicot – récit d’enseignants sur les difficultés de leur travail dans une école de banlieue parisienne –, le processus de création commence d’ailleurs par le son. Depuis leurs années à l’École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD), les deux autrices construisent leurs films à partir d’enregistrements documentaires. « Nous avons besoin de matière pour créer », explique Jeanne Paturle.

« Le C.O.D. et le coquelicot » de Jeanne Paturle et Cécile Rousset

« Le C.O.D. et le coquelicot » de Jeanne Paturle et Cécile Rousset, 2013

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Une fois cette architecture sonore établie, le dessin devient un espace de liberté. Parce que le récit tient déjà grâce aux voix, les réalisatrices peuvent s’autoriser des échappées visuelles, des métaphores ou des séquences plus abstraites. Leur univers graphique, volontairement artisanal, mêlant papiers découpés, dessins à la ligne claire et couleurs franches, s’est révélé particulièrement fécond pour aborder des sujets de société.

« Esperança » de Cécile Rousset, Benjamin Serero, Jeanne Paturle

« Esperança » de Cécile Rousset, Benjamin Serero, Jeanne Paturle, 2018

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Dans Esperança (2018), elles donnent forme au récit d’exil d’une jeune femme angolaise, tandis qu’avec Les Filles c’est fait pour faire l’amour (2024), elles explorent sans détour la vie affective et sexuelle des femmes. Actuellement, elles collaborent avec une documentariste réalisant un film en prise de vues réelles sur les sauveteurs en mer de Dunkerque, pour lequel elles imaginent des séquences animées destinées à raconter ce qui échappe à la caméra, des traversées en Méditerranée aux souvenirs du protagoniste principal, un réfugié irakien devenu sauveteur.

Une forme hybride soutenue et valorisée

« Aujourd’hui, le documentaire animé est enseigné. »

Jeanne Paturle

Si le documentaire animé bénéficie désormais d’une visibilité croissante, c’est aussi grâce à l’existence d’un véritable écosystème. Le Festival international du film d’animation d’Annecy joue un rôle déterminant dans la circulation des œuvres et l’émergence de nouveaux auteurs. Les écoles d’art et d’animation ont également intégré ces pratiques à leurs enseignements. « Aujourd’hui, le documentaire animé est enseigné », observe Jeanne Paturle, qui constate la multiplication des ateliers consacrés à cette forme hybride.

Mais le principal moteur demeure sans doute Arte. Pour Jean-François Le Corre, la chaîne franco-allemande est aujourd’hui « le diffuseur européen le plus investi » dans ces écritures. Les deux documentaires animés actuellement en production chez Vivement Lundi ! bénéficient d’ailleurs de son soutien. Réalisée par Joëlle Oosterlinck et Anaïs Caura, Suzanne est consacrée à la pionnière de la chirurgie esthétique Suzanne Noël, et mêle biographie et réinterprétation fictionnelle d’une vie dont subsistent peu d’archives. Red Zone, de la réalisatrice ukrainienne Iryna Tsilyk (primée en 2020 au festival de Sundance pour The Earth is Blue as an Orange), suit quant à lui une journée dans la vie de la cinéaste à Kyiv en temps de guerre, alors que son mari combat dans l’armée ukrainienne.

« Le Parfum d’Irak » de Léonard Cohen

« Le Parfum d’Irak » de Léonard Cohen, 2018

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La chaîne franco-allemand a également accompagné des œuvres devenues emblématiques comme Le Parfum d’Irak, adaptation animée du récit autobiographique du journaliste Feurat Alani, ou plus récemment L’Armée des romantiques d’Amélie Harrault (réalisatrice césarisée pour un autre documentaire animé marquant : Mademoiselle Kiki et les Montparnos) et Aux armes, citoyennes ! de Mathieu Schwartz et Émilie Valentin, qui revisitent respectivement les artistes du romantisme et la place des femmes dans la Révolution française.

« They Shot the Piano Player » de Fernando Trueba, Javier Mariscal

« They Shot the Piano Player » de Fernando Trueba, Javier Mariscal, 2023

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Prod : Fernando Trueba PC

Parmi les films à découvrir actuellement sur la plateforme arte.tv figure They Shot the Piano Player. Réalisée par Fernando Trueba et Javier Mariscal et sortie en 2024, cette enquête documentaire animée suit les traces du journaliste musical Jeff Harris, parti élucider la disparition du pianiste brésilien Francisco Tenório Júnior dans l’Argentine des années 1970.

Des sujets très variés

Après avoir révélé en 2024 Gigi de Cynthia Calvi ou bien Papillon de Florence Miailhe, le Festival d’Annecy confirme la vitalité du genre, cette année encore. Dans la compétition officielle des courts-métrages, La Petite Reine blanche de Mathieu Georis et Théo Hanosset s’empare avec humour de la mémoire d’un sport populaire belge disparu. Le Philippin Carl Joseph E. Papa retrace quant à lui dans 58th, au sein de la sélection Contrechamp du festival, le combat d’une fille cherchant à faire reconnaître l’assassinat de son père lors du massacre de Maguindanao en 2009.

« 58th » de Carl Joseph E. Papa

« 58th » de Carl Joseph E. Papa, 2026

Autant de films qui témoignent de la diversité des sujets désormais investis par le documentaire animé : mémoire familiale, migrations, conflits contemporains ou mutations technologiques.

Cette reconnaissance ne signifie pourtant pas que tout est gagné. Le principal obstacle demeure économique. Un long-métrage documentaire animé coûte souvent deux fois plus cher qu’un documentaire classique de même durée. Entre l’écriture, le storyboard, l’animatique puis les longs mois de fabrication, les temps de production s’allongent considérablement. « Trouver 1,5 million d’euros pour un documentaire, c’est déjà difficile », rappelle Jean-François Le Corre. « Trouver plus de 3 millions pour un documentaire animé, c’est un autre sport. »

Malgré ces contraintes, les auteurs continuent d’explorer les possibilités de cette forme singulière. Parce qu’elle permet de représenter l’absence, les souvenirs, les rêves ou les systèmes invisibles qui structurent nos sociétés, mais aussi parce qu’elle offre un espace de liberté immense où l’enquête documentaire peut dialoguer avec l’expérimentation plastique.

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Festival international du film d’animation d’Annecy

Du 21 au 27 juin 2026

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They Shot the Piano Player

Réalisé par Fernando Trueba et Javier Mariscal





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