À Versailles, les jardins anglais des Lumières révèlent leur nature politique


Avec ses bosquets et parterres arrondis irréguliers, ses chemins sinueux, ses foisonnements asymétriques de fleurs délicates imitant les désordres charmants de la nature, au détour desquels on découvre des pièces d’eau, cascades et kiosques installés sur des îlots artificiels, le jardin anglais est un délicieux petit paradis pensé pour rêver et butiner de surprise en surprise.

Son apparence naturelle est en réalité très construite, très travaillée. « On imite, on amplifie la complexité et la profusion de la nature », révèle Élisabeth Maisonnier, conservateur en chef du patrimoine et commissaire de l’exposition consacré au sujet dans le Grand Trianon. Ses parterres sont savamment composés par touches comme des peintures, et les temples antiques ou pagodes qu’on y trouve relèvent du théâtre pur.

Un jardin qui apporte un vent de liberté

Le jardin anglais est l’antithèse de son prédécesseur : le jardin à la française. Avec ses buis taillés au millimètre près, ses carrés et ses rectangles nets d’où rien ne dépasse, ce dernier exprimait par sa symétrie le pouvoir rigide de la monarchie absolue, capable de tout ordonner et dompter à l’extrême… Un modèle élégant, d’une maîtrise impressionnante, mais qui manquait de couleurs, de vie et de fantaisie.

Elisabeth Vigée-Le Brun, Portrait de Marie-Antoinette en robe de mousseline dite «à la créole », « en chemise » ou « en gaulle »

Elisabeth Vigée-Le Brun, Portrait de Marie-Antoinette en robe de mousseline dite « à la créole », « en chemise » ou « en gaulle », 1783

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Huile sur toile • 89,8 × 72 cm • Coll. & © Hessische Hausstiftung, Kronberg

« Le jardin anglais n’est pas seulement un art de vivre ; il incarne aussi une vision de la société, une conception du monde, une philosophie existentielle. »

Laurent Salomé

Par contraste, le jardin anglais incarne l’ouverture d’esprit, le vent de liberté qui souffle sur l’Europe à la fin du XVIIIe siècle – quelques années avant la Révolution française –, où l’on commence à accorder une plus grande place à l’expression de l’individu et de ses sentiments. Et où des philosophes comme Jean-Jacques Rousseau, auteur de La Nouvelle Héloïse, d’Émile, Du contrat social et des Rêveries du promeneur solitaire, prônent un retour à « l’état de nature », avant la corruption de l’homme par la société.

« Le mouvement philosophique des Lumières s’est traduit de façon tout à fait étonnante dans l’art du jardin. Le jardin anglais n’est pas seulement un art de vivre ; il incarne aussi une vision de la société, une conception du monde, une philosophie existentielle », commente Laurent Salomé, directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. C’est le cas en particulier de l’un des tous premiers jardins irréguliers de France, celui du marquis de Girardin à Ermenonville : on y trouve la tombe de Jean-Jacques Rousseau – qui y mourut en invité alors qu’il y écrivait justement ses Rêveries du promeneur solitaire –, et même un « Temple de la philosophie », non pas en ruines mais en construction, qui mime les idées de l’époque en train de prendre forme.

Des ensembles hétéroclites d’éléments et de références

« On crée des grottes, des éléments cachés qui se révèlent au détour d’un chemin. Le secret et la surprise sont vraiment les maîtres-mots de ces jardins. On cherche également à y rassembler tout un monde, avec des références à l’Antiquité, au Moyen  Âge, à la Chine… », précise la commissaire. L’Angleterre invente le « Grand Tour » en Italie, d’où les aristocrates rapportent des maquettes de ruines antiques en liège ou papier mâché, et qui inspirent des tableaux aux peintres comme Hubert Robert ou Fragonard. La Chine, avec ses pagodes et ses personnages en costume traditionnel, fait tout autant fureur. Autant de passions liées au rêve de l’ailleurs qui vont se retrouver dans ces jardins.

« Le jardin anglais suit exactement le même mode de création que celui des ‘caprices’ en peinture : la réunion dans un seul tableau d’éléments disparates, venus de lieux différents », souligne la commissaire. Pagodes, temples romains, statues de dieux saxons, ponts rustiques ou palladiens, obélisques, tours gothiques… D’étonnantes constructions nommées « fabriques » sont érigées pour composer des paysages hétéroclites et excentriques. Dans l’ancien jardin de Monceau, conçu par Carmontelle pour le duc de Chartres, cohabitaient ainsi un moulin hollandais, un pavillon chinois, un temple grec et une mosquée ottomane ! À Wörlitz (Allemagne), un faux volcan de 17 mètres de haut, crachant du feu, est même construit à la demande d’un prince amoureux du Vésuve.

Lieux de vie et de fête

Chaque membre de la famille royale, de Marie-Antoinette au comte de Provence, crée sa propre « folie ». Avec les jardins, vient aussi une mode vestimentaire plus libre, incarnée notamment dans l’exposition par des robes et des gilets brodés de fleurs, de délicats accessoires, et surtout deux chefs-d’œuvre d’Élisabeth Vigée Le Brun : son portrait de la duchesse de Polignac, et celui de Marie-Antoinette en chapeau de paille et robe de mousseline blanche aérienne, qui fit scandale à la cour de France – alors que cette tenue liée à la vie au jardin était tout à fait acceptée en Angleterre.

Louis Nicolas de Lespinasse, Vue de Trianon, prise dans le jardin anglais entre le château et le Temple de l’Amour, éclairé de nuit et par reflet

Louis Nicolas de Lespinasse, Vue de Trianon, prise dans le jardin anglais entre le château et le Temple de l’Amour, éclairé de nuit et par reflet, 1784

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aquarelle sur papier, collé sur carton • 15,4 × 30 cm • Coll. Château de Versailles et Trianon • © Château de Versailles, Dist. GrandPalais Rmn presse / © Christophe Fouin

Ces jardins délirants s’accompagnent également de tout un mobilier extravagant, parfois d’un « mauvais goût » très amusant – chaise en faux bambou ou corail, « tabouret de grotte » mêlant fausses stalactites et rayures de tigre… – ainsi que de fêtes avec automates ou illuminations nocturnes, représentées ensuite en peinture. Étant déjà lui-même un théâtre de verdure, le jardin est par ailleurs reproduit en décor pour de nombreux opéras, pièces et ballets.

L’exposition s’enrichit en particulier de deux grands ensembles peints : une série de six grands tableaux d’Hubert Robert prêtés par le Metropolitan de New York, qui formaient un décor pour la salle de bains du comte d’Artois au château de Bagatelle ; et trois tableaux monumentaux d’une grâce divine signés FragonardLa Balançoire et Le Colin-Maillard, venus de la National Gallery de Washington, et La Fête à Saint Cloud. Des scènes où de petits personnages raffinés sont comme suspendus parmi les nuages délicats, les feuillages d’un vert tendre et la magie vaporeuse des jets d’eau.

En communion avec la nature

Dans son jardin anglais du Petit Trianon, Marie-Antoinette se rêvait en bergère coupée du monde.

Bien qu’il y ait eu en Europe « de nombreux jardins plus extraordinaires, raffinés et grandioses que celui de Marie-Antoinette », la visite se poursuit avec plaisir dans le parc du domaine. Des compositions (qui seront terminées en juin) inspirées des jardins anglais ont été installées pour l’occasion au sein des tracés « à la française » des Grand et Petit Trianon : au bord des bassins et au milieu des carrés de buis taillés bien droit, jaillissent des foisonnements de fleurs délicates.

En croisant au passage bernaches (grandes oies sauvages du Canada), grenouilles et écureuils roux, on se promène ensuite dans le jardin anglais du Petit Trianon commandé par Marie-Antoinette, qui s’y rêvait en bergère coupée du monde. On y visite sa grotte, son belvédère et son pont de bois fraîchement restaurés (justement sujets d’un joli tableau accroché dans l’exposition), le hameau de la Reine composé de chaumières faussement rustiques, et le merveilleux temple de l’Amour de l’architecte Richard Mique. Ce bâtiment circulaire à colonnes de style antique, juché sur une île artificielle, abrite une statue représentant un Amour ailé. Une rêverie posée au milieu de l’eau et de la verdure, que de nombreux artistes ont représenté au fil des siècles, du peintre Hubert Robert au photographe Eugène Atget.

Jean-Honoré Fragonard, Fête à Saint-Cloud

Jean-Honoré Fragonard, Fête à Saint-Cloud, 1775–1780

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Huile sur toile • 216 × 335 cm • Coll. & © Banque de France

Voilà sans doute l’élément qui manque dans l’exposition : de belles photographies, anciennes et contemporaines, de divers jardins anglais remarquables, et des exemples de la façon dont le jardin anglais continue de vivre aujourd’hui. Auraient pu aussi s’y ajouter un peu plus d’éléments techniques sur les arbres, les fleurs et le jardinage en lui-même, le parcours étant plus axé sur les plans, les constructions, le mobilier, les fêtes et la mode. Mais la promenade reste enchanteresse !

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Jardins des Lumières

Du 5 mai 2026 au 27 septembre 2026





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