À la BnF Richelieu, un trésor de la Résistance en bande dessinée signé Calvo


Ce ne sont pas de simples dessins, ce sont des armes de résistance. Croqué sous l’Occupation, dans le péril et la clandestinité, le fulgurant La Bête est morte ! raconte une Europe fracassée par la guerre. Imaginé par le dessinateur français Edmond François Calvo (1892–1957) entre 1943 et 1945, cet ouvrage en deux volumes transpose la Seconde Guerre mondiale dans le règne animal.

Les Allemands deviennent des loups féroces, conduits par le « Grand Loup » Hitler, flanqué du « Cochon décoré » Göring et du « Putois bavard » Goebbels. Face à eux, un bestiaire français composite – lapins craintifs, écureuils vifs, grenouilles débrouillardes, cigognes porteuses d’espoir – tente de survivre. Les Soviétiques se muent en ours blancs, les Britanniques en chiens de défense, les Américains en bisons puissants.

L’exposition de la Bibliothèque nationale de France rend hommage à ce chef-d’œuvre du neuvième art, qui a fasciné le père d’Astérix comme celui de Mickey Mouse, après avoir contribué à en sauvegarder les planches en lançant un appel aux dons pour en faire l’acquisition.

La première œuvre graphique à exprimer l’indicible

Couverture de « La Bête est morte ! La guerre mondiale chez les animaux » par Calvo

Couverture de « La Bête est morte ! La guerre mondiale chez les animaux » par Calvo, 1944–1945

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Comme chez La Fontaine, il faut savoir lire au-delà de la fable animalière. Calvo, illustrateur virtuose au sommet de son art, déploie planche après planche une science graphique stupéfiante : audace de la composition, sens du mouvement, violence crue des scènes de guerre. Les scénaristes Victor Dancette (1900–1975), directeur de la maison d’édition Générale de Publicité (G.P.), et Jacques Zimmermann (1902–1951), prix Albert-Londres en 1939 ayant rejoint la France libre à Alger en 1943, insufflent à cette histoire une tension poignante, la conscience aiguë que l’Histoire s’écrit au présent, sous les bottes de l’occupant.

La Bête est morte ! est la toute première bande dessinée à évoquer la Shoah. Dans ses pages apparaissent la déportation, l’anéantissement méthodique des populations juives, ces « ‘camps de la mort’ d’où l’on ne vit jamais aucun revenir ». Des planches montrent la séparation des familles, les convois, elles soulignent l’horreur. Une lucidité qui tranche avec le silence ambiant de l’époque.

Sauvetage collectif d’un patrimoine

Albert Uderzo lui-même, futur dessinateur d’Astérix, considérait Calvo comme un maître absolu et saluait la fraîcheur extraordinaire de ses couleurs.

Publiés en août 1944 et juin 1945 par les éditions G.P., les deux fascicules originaux portent cette mention terrible et belle à la fois : «  conçu dans la gueule du Grand Loup, sans l’autorisation du Putois bavard ». Acte de résistance culturelle autant que témoignage pour les générations futures, La Bête est morte ! fut largement diffusée à la Libération. Albert Uderzo lui-même, futur dessinateur d’Astérix, considérait Calvo comme un maître absolu et saluait la fraîcheur extraordinaire de ses couleurs.

Tract de la Résistance française extérieure

Tract de la Résistance française extérieure, 1940–1944

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Coll. Réserve des livres rares, BnF, Paris • © BnF

Ces 77 planches originales auraient pu disparaître, dispersées au gré des ventes, fragmentées entre collectionneurs. Pour préserver l’intégrité de ce patrimoine, la BnF a lancé un appel aux dons pour lequel plus de 2 400 personnes et mécènes se sont mobilisés. Les 875 000 euros enfin réunis en mars dernier, les planches sont alors officiellement entrées dans la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France.

Un document pour ne pas oublier

La présentation au public de cette acquisition exceptionnelle fournit l’occasion d’une confrontation historique. Les planches de Calvo dialoguent avec d’autres pièces éclairantes issues des collections de la BnF, parfois exposées pour la première fois : impressions clandestines, archives de Jean Moulin et de Germaine Tillion, photographies d’Henri Cartier-Bresson et de Robert Capa, dessins d’artistes déportés, enregistrements sonores, films d’époque, tracts de propagande. La Bête est morte ! s’ancre ainsi dans son contexte historique, démontrant la précision documentaire de Calvo et Dancette.

Vue de l’exposition « La Bête est morte ! Dessiner, résister, témoigner » dans la Rotonde du musée de la BnF

Vue de l’exposition « La Bête est morte ! Dessiner, résister, témoigner » dans la Rotonde du musée de la BnF, 2025

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© BnF / Photo Marie Hamel

La Bête est morte ! avait été conçue pour ne pas oublier. En cette année de commémoration du 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, labellisée par la Mission Libération, la BnF rappelle que la bande dessinée peut être arme de résistance, un instrument de mémoire, un cri de liberté. Dans un contexte mondial où les menaces autoritaires renaissent, où les discours de haine se banalisent, regarder de près ces planches dessinées dans la clandestinité prend une résonance particulière. La Bête n’est jamais définitivement morte.

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La Bête est morte ! Dessiner, résister, témoigner

Du 11 octobre 2025 au 1 février 2026





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