Vanessa Bell, sœur de Virginia Woolf et artiste visionnaire


« What a poet you are in colour. » Tout au long de sa vie, Virginia Woolf (1882–1941) a manifesté une fascination pour la peinture. De fait, la célèbre écrivaine britannique, qui a consacré un essai à l’artiste Walter Sickert en 1934, n’a jamais caché l’admiration qu’elle portait à sa sœur Vanessa Bell (1879–1961), peintre emblématique du Bloomsbury Group dont l’œuvre n’a hélas pas connu de postérité comparable à celle de sa cadette. Comme cette dernière, elle a pourtant excellé dans son domaine. Il faut dire que Virginia et Vanessa, qui ont grandi au sein d’une famille recomposée de la haute société britannique comptant huit enfants, ont reçu l’art comme héritage.

Leur père, Leslie Stephen, était un écrivain célèbre et un alpiniste chevronné. Leur mère, Julia Jackson, nièce de la pionnière de la photographie Julia Margaret Cameron, a régulièrement posé pour les peintres préraphaélites. Les deux sœurs nourrissent des liens étroits, et ce même si le patriarche affiche ouvertement sa préférence pour les talents littéraires de Virginia.

Deux sœurs unies dans le Bloomsbury Group

Virginia Woolf et Vanessa Bell jouant au cricket à Talland House

Virginia Woolf et Vanessa Bell jouant au cricket à Talland House, 1894

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© Houghton Library, Harvard University, Cambridge,

Vanessa rejoint les bancs de la Royal Academy de Londres en 1901, où elle suit l’enseignement du peintre américain John Singer Sargent. Lorsque ses parents décèdent en 1895 et 1904, la fratrie s’installe dans le quartier de Bloomsbury à Londres. Tel un ange protecteur, Vanessa veille sur sa petite sœur, déjà assaillie d’angoisses. Il faut dire que toutes deux partagent un traumatisme : celui d’avoir été abusées sexuellement par leur demi-frère George…

L’écrivaine et la peintre cofondent avec Duncan Grant ou Roger Fry, entre autres, le Bloomsbury Group, mythique collectif d’artistes qui réunit des figures intellectuelles de la scène londonienne. Chaque vendredi, Vanessa rassemble le « Friday Club », cercle intime où l’on peut parler d’art librement et vivre sa vie affective et sexuelle comme on l’entend, y compris lorsque l’on est une femme. Si elle épouse le critique d’art Clive Bell en 1907, avec qui elle aura deux fils, Vanessa vivra ainsi d’autres histoires d’amour au grand jour. De sa liaison avec Duncan Grant, véritable compagnon artistique, naîtra aussi une fille.

Duncan Grant, Vanessa Bell

Duncan Grant, Vanessa Bell, vers 1918

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Huile sur toile • 94 × 60,6 cm • Coll. National Portrait Gallery, Londres • Photo © Stefano Baldini © Estate of Duncan Grant / Adagp, Paris, 2025

C’est dans ce bouillonnement artistique que Vanessa Bell se défait peu à peu de la leçon de Sargent. En 1910, elle visite l’exposition « Manet and the Post-Impressionists », organisée par le critique Roger Fry. Cette réunion de chefs-d’œuvre signés Paul Cezanne, André Derain, Henri Matisse ou encore Pablo Picasso, en dialogue avec le peintre d’Olympia, lui fait l’effet d’une déflagration.

Une conception avant-gardiste des arts décoratifs

Chez Vanessa Bell, peinture et arts décoratifs ne s’opposent pas. Ce sont au contraire deux pratiques qui se répondent et s’enrichissent l’une et l’autre.

Sa palette se pare alors de couleurs franches qu’elle applique en larges aplats sur la toile. Vanessa Bell opte ainsi pour une simplification radicale de ses compositions, comme en témoigne ce saisissant portrait de Virginia Woolf tricotant dans un fauteuil orange vif. Avec une grande économie de moyens (quelques lignes noires suffisent à suggérer le visage si singulier de Virginia), la peintre parvient à traduire la profonde mélancolie qui transparaît sur nombre de portraits photographiques de sa sœur.

Vanessa Bell, Abstract Painting

Vanessa Bell, Abstract Painting, vers 1914

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Huile sur toile • 44,1 × 38,7 cm • Coll. Tate, Londres • © Estate of Vanessa Bell. All rights reserved, DACS 2020 / Adagp, Paris 2025 / ® Tate Archive / GrandPalais Rmn / Tate Photography

Vanessa Bell traverse la Manche à plusieurs reprises et prend le pouls des avant-gardes parisiennes, en poussant notamment la porte des ateliers de Matisse et de Picasso. Elle est alors brièvement tentée par l’abstraction géométrique pure, avant de revenir à une peinture plus figurative. Mais c’est dans les arts décoratifs qu’elle affirme de manière éclatante sa créativité. En 1913, elle cofonde, avec Duncan Grant et Roger Fry, les Omega Workshops et crée des objets d’artisanat et de décoration d’avant-garde dans l’esprit du Bloomsbury Group. Chez Vanessa Bell, peinture et arts décoratifs ne s’opposent pas. Ce sont au contraire deux pratiques qui se répondent et s’enrichissent l’une et l’autre.

La salle à manger. Le papier peint a été dessiné par Vanessa Bell, les poteries sont de la main de Quentin Bell, le portrait au mur a été peint par Duncan Grant

La salle à manger. Le papier peint a été dessiné par Vanessa Bell, les poteries sont de la main de Quentin Bell, le portrait au mur a été peint par Duncan Grant

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Avec Grant, l’artiste fait l’acquisition d’une maison de campagne à Charleston dans le Sussex. Bien vite, la demeure devient un véritable laboratoire de création. Vanessa y conçoit papiers peints, tapis, tissus pour fauteuils… C’est une véritable maison-manifeste qui témoigne de la folle émulation artistique du Bloomsbury Group (et qui se visite désormais comme un musée).

Les couvertures des livres de Woolf illustrées par sa sœur

Première édition de « The Waves » par Virginia Woolf, illustrée par Vanessa Bell

Première édition de « The Waves » par Virginia Woolf, illustrée par Vanessa Bell, 1931

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Si les Omega Workshops finissent par fermer en 1919, Vanessa Bell ne met pas pour autant un terme à sa carrière. L’artiste, qui n’a pas délaissé ses pinceaux, livre aussi son imagination au service de particuliers dont elle décore les appartements. Elle répond aussi à des commandes, comme lorsqu’elle réalise pour l’historien de l’art Kenneth Clark (et toujours avec la complicité de Duncan Grant) un service de porcelaine représentant 48 femmes notables de l’histoire – autrices, reines, écrivaines, actrices… Féministe et visionnaire, elle préfigure ainsi la fameuse installation de Judy Chicago, The Dinner Party (1974–1979).

Mrs Dalloway, Vers le phare, Les Vagues, Une chambre à soi… Vanessa Bell a aussi illustré quasiment toutes les couvertures des livres de Virginia parus chez Hogarth Press, maison d’édition que cette dernière avait fondée avec son mari, Leonard Woolf. Preuve encore de l’admiration mutuelle que se portaient les sœurs – deux esprits visionnaires unis par un indéfectible lien, et ce malgré la tragique disparition de l’écrivaine en 1941.





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