L’épopée de la chaise Panton, égérie futuriste des sixties


« La Panton Chair a changé l’histoire du design. Elle fait encore la couverture des livres, intègre les collections muséales du monde entier. C’est un message d’espoir aux designers et architectes, une invitation à ne jamais baisser les bras », nous confie par visioconférence Stine Liv Buur, représentante des « Classics » chez Vitra. Car il s’agit de la première chaise entièrement conçue et développée dans l’enceinte de l’usine allemande, en étroite collaboration avec son designer Verner Panton. Pour l’éditeur, c’est un pari gagné, qui a demandé des années d’élaboration, « des week-ends et des nuits blanches de travail ».

1956. Le design danois bat son plein, représenté par le créateur Arne Jacobsen et son style épuré, fonctionnel et rationnel. Son ancien collaborateur Verner Panton est, quant à lui, aux antipodes. En quête de courbes délurées, de teintes pop et de lignes exubérantes, il a ouvert depuis peu son propre studio. Inspiré par la chaise Zig Zag de Gerrit Rietveld et de la B32 de Marcel Breuer, celui qu’on surnomme « l’enfant terrible du design » se met alors à dessiner une chaise en porte-à-faux dont le premier dessin, très anguleux, sera produit par l’entreprise Thonet. Trois ans plus tard, en 1959, il s’arrête sur une nouvelle esquisse, celle d’une chaise courbe, ergonomique, sans pied, aux lignes si maîtrisées qu’elle semble tenir en équilibre au-dessus du sol. Un défi technique.

Exposition de meubles du designer danois Verner Panton à Francfort-sur-le-Main

Exposition de meubles du designer danois Verner Panton à Francfort-sur-le-Main, février 1964

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photographie • © akg-images / picture-alliance / dpa

Mais Panton a une vision en tête, et rien ne pourra l’arrêter : depuis qu’il a visité une usine de matériel de sécurité, il imagine cette chaise en plastique, un nouveau matériau qui fait fureur pour sa résistance et sa malléabilité. Selon lui, elle doit être moulée d’un seul tenant, pour limiter les coûts et ainsi être distribuée au plus grand nombre. Déterminé, il décide avec sa femme Marianne de parcourir toute l’Europe avec cette chaise. «  Milan, Cannes – nous avons voyagé partout à la recherche d’un fabricant », se souvient-elle dans une interview pour Icon magazine. Résultat : des kilomètres parcourus et autant de refus essuyés. La Panton est un pari bien trop osé et onéreux pour les fabricants, encore peu habitués au travail des matières plastiques.

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« Beaucoup de gens pensaient que c’était intéressant – mais rien de plus. Ils ne le considéraient pas comme une chaise. De plus, vous ne pouviez même pas vous asseoir sur le prototype ! », se remémore Marianne Panton. C’est donc Rolf Fehlbaum, le fils du fondateur de l’entreprise Vitra, qui repère l’assise sur leur terrasse : « Rolf a demandé : ‘Pourquoi cette chaise n’est-elle pas fabriquée ?’ ; j’ai répondu : ‘Quinze à vingt fabricants l’ont essayé mais ont tous rejeté le projet pour différentes raisons’. Un designer américain bien connu – autre que Eames – a même déclaré que ça ne devrait pas être appelé une ‘chaise’ – affirmant qu’elle n’était pas adaptée pour s’asseoir. Rolf a immédiatement téléphoné à un technicien de Vitra, Manfred Diebold. […] Sans Rolf, il n’y aurait pas eu de Panton Chair », a raconté le designer, selon Stine Liv Buur.

Ainsi commence l’épopée de sa fabrication en 1967 par Vitra, avec une petite série de cent cinquante pièces en polyester renforcé de fibres de verre et moulée à froid. En 1990, on opte pour la mousse polyuréthane : la chaise est alors polie, laquée, brillante comme une œuvre sculpturale. Un objet de désir sur lequel la top model Kate Moss pose entièrement nue en 1995, attirant tous les regards en une du magazine Vogue… Mais c’est en 1999 que l’on découvre enfin la technique adéquate pour fabriquer la chaise Panton en un seul bloc et à moindre coût : il s’agit de l’injection de polypropylène, au fini parfaitement mat.

C’est donc la fin d’un tâtonnement qui a duré plus de trente ans, auquel le designer, foudroyé par un crise cardiaque le 5 septembre 1998 à Copenhague, ne pourra malheureusement pas assister. Désormais exposée au MoMA, au Design Museum de Londres ou au Centre Pompidou, la chaise Panton séduit toujours les foules par son allure futuriste et glamour, sa souplesse qui s’adapte parfaitement au corps. Un emblème des sixties.

« Cette chaise était une fabuleuse surprise. Elle a prouvé à Vitra qu’il était important de croire aux designers, de leur faire confiance, de déplacer des montagnes pour eux. Car dans ce cas précis, rien ne garantissait son succès », conclut Stine Liv Buur, qui a vu différentes déclinaisons de l’assise se succéder, toutes conçues en collaboration avec la famille du designer : on se souvient notamment de la Panton Chrome (avec une surface chromée miroir), de la Panton Glow (avec une finition fluorescente) et surtout, de la plus populaire, la Panton Junior, adaptée aux enfants, qui s’offre beaucoup en cadeau de Noël ou aux baptêmes. Une manière de transmettre de génération en génération, un petit bout de l’histoire du design.



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